L’urgence de l’éthique et de l’insoumission

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C’était il y a un peu plus de trois ans, le 23 novembre 2011 exactement, nous posions, dans une longue et exclusive interview, dix questions à Monsieur Félix BANKOUNDA MPELE, dont la suivante, relative à l’élite congolaise. Relisez.

Question : Les intellectuels et universitaires occupent des postes importants dans les institutions du pouvoir de Brazzaville, mais ceux-ci brillent par leur incompétence et deviennent des véritables prédateurs et fossoyeurs de nos richesses. Comprenez-vous que les congolais ne fassent plus confiance à leurs élites ?

Félix BANKOUNDA-MPELE : Les valeurs, aussi bien morales, intellectuelles que politiques, occupent une place très marginale au Congo. Les intellectuels comme vous les appelez, et les universitaires, de façon quasi générale, font de l’université un tremplin. Le but ce n’est pas de faire une bonne carrière universitaire, d’initier doctrine, théories et débats intellectuels comme on s’y attendrait pour faire progresser la société, mais plutôt de s’enrichir, de se ‘vendre’ auprès du politique et d’accumuler un patrimoine. Le déferlement de l’élite congolaise sur le marché français de l’immobilier, dans certains pays africains mais aussi localement en est une des illustrations. Dans cet esprit, tous les moyens sont bons. Le cantonnement dans l’activité intellectuelle ou universitaire est considéré comme relevant de la naïveté, voire de l’irréalisme, par l’écrasante majorité du corps social congolais. Les politiques, et surtout le grand architecte de la dictature au Congo, parce qu’ils y ont contribué, le savent et, partant, exercent une véritable emprise sur les universitaires bien entendu, comme sur le reste de la société, en faisant de l’argent la valeur primordiale de la société congolaise.

Vous penserez peut-être que le Congo n’en a pas le monopole et que même dans les sociétés occidentales l’argent a une portée considérable. La différence est qu’alors qu’au Congo pouvoir et argent sont confondus, appartiennent globalement au même clan qui ne brille pas par le labeur, l’éducation ou le savoir bien au contraire, ailleurs l’existence et la reconnaissance d’autres valeurs, le contexte démocratique et le relatif éparpillement des forces financières assurent un certain contrepoids et un relatif équilibre des forces, une autonomie par rapport au pouvoir et aux valeurs d’argent, et donc une identité et une visibilité que celles incarnées par le pouvoir et/ou l’argent.

Au Congo, si vous n’avez pas d’argent, ou si vous n’êtes pas dans une position de pouvoir, quelle que soit votre valeur intrinsèque, vous n’existez pas. C’est ainsi que le pouvoir et ses relais, avec une certaine arrogance qui souvent frise la bêtise, parce que convaincu de l’envie qu’il suscite, cultive ces deux valeurs principales et exerce une emprise sur toute la société. Accepter de conseiller auprès des pouvoirs publics au Congo, dans le contexte d’aujourd’hui, c’est d’abord et avant tout se taire, obtempérer, se fondre dans les antivaleurs et donc consolider le système pour, en contrepartie, se servir tranquillement. C’est le canal de l’argent rapide, facile et à flots. L’universitaire ou l’élite de façon générale s’est expertisé dans le double discours : si en off il critique un peu, en clair il acclame le pouvoir parce qu’il y va de son intérêt auquel il n’a initié aucune autre alternative. Ainsi, les régimes se succèdent, mais vous trouvez quasiment la même élite, éternellement en compétition pour accrocher les postes ou d’autres opportunités, accouchant d’un phénomène que les Congolais définissent, assez pertinemment, comme de la prostitution politique.

En clair, au Congo-Brazzaville, quel que soit le domaine, vous devez compter avec le pouvoir en place pour émerger, sinon vous n’êtes rien, vous ne parvenez que très difficilement à quelque chose de brillant, même si vous êtes universitaire. Ainsi donc, la compétition ici, de plus en plus, n’est plus que dans la pugnacité à l’appel du pied au pouvoir qui, bien entendu, joue, abuse et s’amuse avec l’ensemble de la société et les universitaires particulièrement ! Partant, vous attendrez en vain à la télévision congolaise un débat de l’élite sur les grands maux sociopolitiques et économiques qui minent le pays. Parce que contredire c’est hypothéquer ses chances, voire son avenir ! Les journalistes de la principale chaine de télévision ne vous laisseront de toute façon pas la possibilité puisqu’au moindre écart, comme vous avez dû le voir déjà, ils vocifèrent, aboient et se comportent en véritables pitbulls. C’est, un des grands vestiges du monopartisme auquel l’élite, dans sa variété, s’est très vite et facilement réconciliée. Rappelez-vous comment à l’occasion de l’ affaire gravissime des « Biens mal acquis », à l’automne 2010, pendant plus d’un mois, le personnel formé, les juristes notamment, se sont défilés sur le plateau de la télévision congolaise pour proposer leur savoir-faire, alors que la corruption et la vénalité des autorités et de ses soutiens sont manifestes et ne sont plus à démontrer. Communications et déclarations à longueur de journée étaient toutes à sens unique : un véritable état d’urgence politico-médiatique…

Quant à la situation de ces personnels, vous y ajoutez les origines très modestes de l’écrasante majorité, et les frustrations multiformes longtemps comprimées, avec en toile de fonds ce qu’implique « le complexe du colonisé », selon le terme d’Albert Mémmi, dont l’ambition plus ou moins secrète est de régner ou de dominer l’autre, vous avez là tout le cocktail de l’incompétence, de l’incivisme, des antivaleurs et de la vénalité de la classe dirigeante et de la majorité desdits intellectuels.

Dans le contexte congolais de l’autocratie, un petit conseil : méfiez-vous desdits intellectuels. L’on peut ne pas toujours être d’accord avec l’intellectuel français Alain Minc mais, lorsqu’il affirme dès l’introduction de son Histoire politique des intellectuels à peu près ceci que l’intellectuel moderne naît…lorsqu’il échappe à la mainmise du pouvoir, …lorsqu’il prend place pour un face-à-face avec le pouvoir et que cet affrontement définit son identité autant que le travail de création, il définit, a contrario et indirectement, dans une certaine mesure, l’état d’apathie, la servilité et l’antinomie à toute conviction et à toute éthique de l’élite intellectuelle congolaise, sous d’autres temps déjà magistralement décrits et dénoncés par Etienne de La Boëtie dans son irremplaçable et calibre Discours de la servitude volontaire, avec ses inoubliables assertions : « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres », ou encore, « Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux ».

L’existence ou l’émergence de l’intellectuel congolais, et avec elle celle de la société civile et de l’ensemble du corps social de façon relative, est ainsi sérieusement soumise à caution parce qu’il manque d’autonomie, d’identité, de conviction comme je disais…et du sens réel de la création.

Ne vous y trompez donc jamais : l’objectif premier, très tôt caressé par l’élite africaine, congolaise particulièrement, c’est l’argent et le pouvoir. Le « bourgeois authentique », comme l’appelle le célèbre sociologue Max weber, qui est suffisamment préparé et blindé face à ces deux valeurs, est un oiseau rare sinon inexistant au Congo. Tenez, le pape Benoit XVI, qui séjourne au Bénin en ce moment-même, demande aux africains, je le cite, «  de résister contre les valeurs d’argent et de pouvoir », confirmant et dénonçant ainsi la grande perversion qu’elles constituent de plus en plus en Afrique puisqu’elles laminent les vertus…et donc participent gravement à la régression !

Si, dans le contexte français, le Pr Alain Garrigou, chercheur critique, a constaté, dans son brillant essai, Les élites contre la République, certains conservatismes, mais dans des usages plus nobles liés aux écoles et leurs difficultés d’adaptation au nouveau contexte, au Congo-Brazzaville, aujourd’hui, clairement, l’élite, en raison des considérations plutôt viles et indécentes, est majoritairement complice, experte et mercenaire contre les intérêts fondamentaux du pays, consciemment ou inconsciemment. Son mutisme, notamment, sur l’article 48 de la Constitution du régime qui oblige à déclarer son patrimoine avant et après l’exercice de toute fonction, non fortuit, en est le corollaire. De ce point de vue, et au contraire de la situation post-conférence nationale, Il sera difficile, à l’issue de la dictature, au risque de l’habitus, de faire l’économie d’un traitement approfondi de ces vastes et morbides complicités.

En définitive, la grande bataille de l’avenir, qui sera de longue haleine au Congo-Brazzaville, après le long règne de la bêtise, de la barbarie, de la vénalité, de l’autocratie et de la honte, est celle de l’éthique. Ne vous étonnez donc pas que dans cet idéal, beaucoup d’universitaires, mais aussi nombreux de vos plus proches, amis ou famille, fassent de la résistance active…

Propos recueillis le 23 novembre 2011 par Mingwa mia Biango

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8 réponses à L’urgence de l’éthique et de l’insoumission

  1. KITSIMBOU dit :

    Que dire de plus sur cette analyse qui met à nue la réalité des intellectuels congolais. Effectivement l’environnement sociopolitique a eu un impact considérable sur la réflexion collective et les intellectuels congolais loin d’être les éclaireurs de la société, se sont prostitués dans les arcanes du pouvoir.
    Aujourd’hui pour quelques considérations que ce soient, les intellectuels congolais rejettent du pied gauche les grandes théories qu’ils enseignent aux étudiants au point de former à leur tour des griots à la solde du pouvoir. Ceci est d’autant plus palpable que le débat sur la constitution qui agite les esprits en est une illustration. Les sorties abracadabrantesques des uns et des autres, les « j’accuse » et les « je rétorque » mettent à nu l’influence de la politique dans le milieu intellectuel. Les intellectuels dans des débats contradictoires et éclairés devraient orienter les politiques et la société dans la compréhension des enjeux du moment. Certains après de nombreuses années de collusion avec le pouvoir en place se découvrent « Intellectuel » par opportunisme pour quitter le « Titanic » avant qu’il ne coule. Le président Sassou en son temps l’avait bien dit « ce n’est pas quand coulent le vin et le miel que l’on reconnait les vraies convictions des citoyens, mais c’est quand la tempête se pointe à l’horizon ». La tempête est là, les politiciens « chantres du chemin de l’avenir » deviennent des intellectuels.
    je partage avec beaucoup de conviction votre conclusion selon laquelle « la grande bataille de l’avenir, qui sera de longue haleine au Congo-Brazzaville, après le long règne de la bêtise, de la barbarie, de la vénalité, de l’autocratie et de la honte, est celle de l’éthique. Ne vous étonnez donc pas que dans cet idéal, beaucoup d’universitaires, mais aussi nombreux de vos plus proches, amis ou famille, fassent de la résistance active… » Effectivement, accepter de conseiller auprès des pouvoirs publics au Congo, dans le contexte d’aujourd’hui, c’est d’abord et avant tout se taire, obtempérer, se fondre dans les antivaleurs et donc consolider le système pour, en contrepartie, se servir tranquillement. C’est le canal de l’argent rapide, facile et à flots. C’est qui est en contradiction avec la liberté de penser qui caractérise un intellectuel moderne.

  2. Isidore AYA de Makoua dit :

    @ merci à Félix BANKOUNDA-MPELE et KITSIMBOU !

    Je définis l’intellectuel comme une personne dont l’activité repose sur l’exercice de l’esprit, qui s’engage dans la sphère publique pour faire part de ses analyses, de ses points de vue sur les sujets les plus variés ou pour défendre des principes ou valeurs plus ou moins partagées par toutes ou tous, heureusement, c’est ça être libre.

    Que vous soyez intellectuel, philosophe ou non – avoir toujours la conscience au dessus de l’appartenance – la liberté de conscience !

    La liberté de conscience désigne le choix fait par un individu des valeurs ou des principes qui vont conduire son existence. Ce choix est de manière générale plus ou moins encadré par les lois du lieu d’existence – l’existentialisme !

    Publié par Isidore AYA TONGA, Intellectuel, Philosophe et scientifique environnementaliste congolais de Brazzaville !

  3. Mr Manona dit :

    Pertinence,profondeur et acuité analytique comme toujours dans le propos de Félix.Pédagogue,méthodique et convaincant,notre Compatriote apporte incessamment ses « Lumières » à notre milieu congolais souvent sclérosé et tordu intellectuellement par mauvaise foi et cynisme.J’ose croire, que mes Compatriotes lisent malgré tout, ses analyses aussi pertinentes qu’enrichissantes.A l’occasion,il me revient à l’esprit,une analyse de Jean Marie Arouet dit VOLTAIRE qui nous a appris: »Les grands crimes n’ont guère été commis que par de célèbres ignorants;Les Lettres nourrissent l’Âme,la rectifient et la consolent ».
    C’est fabuleux et gratifiant ton travail Félix,tu assures brillamment ton rôle d’Expert et accomplis merveilleusement ta mission d’Intellectuel au sens noble du terme.Chapeau!!!

    Martin Manona.

  4. macktchicaya dit :

    Comment voulez-vous que l’on parle et pratique les principes de l’éthique dans un Congo où le système en place, et depuis des décennies, a étouffé toute tendance à la conscientisation. Aussi il faut le dire que l’argent facile attire ceux des pseudos intellectuels qui ne rêvent qu’être au firmament du pouvoir.

    La prostitution politique a gagné les mœurs au Congo et en général dans toute l’Afrique; mais toujours est -il que les questions de l’éthique et donc de la morale devrons être revues une fois que les choses redeviendrons normales au pays. si les sociétés occidentales avancent c’est parce que ces principes sont respectés et il ya des fondamentaux qui sous- tendent la société que tous sont obligés d’observer.

    Les fossoyeurs de l’éducation de base au Congo ont fait de sorte que les règles soient celles de la prosternation et du concubinage politique pour prétendre avancer et gagner des échelons, dans la fonction publique. La dignité est reléguée au second plan car primo les hommes aux manettes politiques mette en exergue la soumission et la servitude pour que ceux qui veulent avancer y adhèrent.

    l’analyse du doyen MPELE est sans conteste, il a parfaitement dit ce qui mine nos sociétés Africaines et nous a donne ici les causes du déferlement de l’abandon de soi pour le service au roi. Une refonte de la société toute entière est à faire sinon c’est le chaos. la preuve regardons comment ces pseudos intellos pavanent dans les rues de Brazzaville frimant leurs biens matériels preuves de leurs réussites sociales. et les femmes comment sont elles considérées? si ce ne sont des objets de leurs basses besognes. Aussi ce sont les mêmes qui clament haut : » une démocratie à l’Africaine » je me demande sur quelles bases?

  5. Philippe YOULOU - Avocat au Barreau de Nice dit :

    J’essaie de répondre à mon ami Felix qui s’interroge sur la destitution des l’intellectuels notamment congolais! Que dire sur ce vaste questionnement!
    Un intellectuel est traditionnellement un auteur ( un romancier, poète, philosophe, savant etc.). Que son œuvre dotait d’une autorité spirituelle susceptible de donner du poids à des propos et à ses interventions comme citoyens dans la cité. Il interpelle le pouvoir, appel de celui-ci à la responsabilité, à la justice ou au droit, appel à l’opinion publique sur une question grave ignorée, etc.. C’est un citoyen auquel son œuvre donnait une autorité, parfois considérable.
    Aujourd’hui l’intellectuel est un histrion, sans œuvre ni autorité mais dotés d’une place dans des réseaux de pouvoirs pour se maintenir dans la visibilité médiatique.
    Comment se changement s’est-il produit?
    J’essaie d’analyser un processus qui a commencé à affecter le monde intellectuel à la fin des années 1968 et dont les conséquences dernières de sont sentir aujourd’hui, quelque trente années plus tard.
    L’un de ces effets importants est la destruction de la figure traditionnelle de l’intellectuel et la promotion d’une nouvelles, celle qui aujourd’hui domine la scène politique: l’intellectuel prédateur, médiatique. On pourrait certes objecter que ce dernier ne concerne qu’un petit nombre d’individus, mais il y a au-delà d’eux un très grand nombre de vrais intellectuels qui disposent d’une œuvre et qui réfléchissent en silence.
    A cette objection, je réponds, il ne faut pas croire, derrière le spectacle dérisoire, le monde intellectuel demeure intact; bien au contraire, celui-ci est désormais l’Object d’un grand désarroi. Car la destruction des intellectuels ne concernent pas seulement des histrions mais tous les intellectuels ce qui est néfaste au Congo.
    Pour l’instant je m’arrête là à l’occasion nous en reparlerons.

  6. Mr Manona dit :

    Lisons bien:François Marie Arouet dit VOLTAIRE au lieu de Jean Marie…

    Merci.

  7. YOULOU dit :

    Depuis quand Me Philippe Youlou, avocat au barreau de Nice, est le fils du premier président congolais, Fulbert Youlou???? Les vrais enfants de FULBERT YOULOU son cachés par securité sans s’exposer aux médias et sont de gens simples.
    Il n’a jamais connu le premier président (son père, selon lui). Les outils pour développer sa notoriété comme avocat: raconter des mensonges.
    Et l’authenticité de son document d’état civil ? Youlou et Fulbert sont des noms de famille communs? Son père n’est pas le premier président.

  8. YOULOU dit :

    Laisser reposer en paix la vraie famille du premier président, Fulbert Youlou

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