LITTERATURE : Le compte à rebours d’ Ernest Bompoma Ikélé

Ernest Bompoma IkéléVoici un roman qui réveille la conscience du lecteur par un texte qui présente un héros extraordinaire : le jeune infirmier Zambo. Et certains mots choisis par l’auteur sont comme des balles de kalachnikov qui « tuent » tout au passage. Le politique avec ses déviations sociales, l’homme de la nouvelle Eglise, deux personnages-types auxquels vient se greffer la « réalité » de la mort sur terre et dans l’au-delà que l’on découvre à travers le destin du héros.

Venu en ville pour ses études qui le conduisent au métier d’infirmier, le jeune Zambo découvre les vicissitudes de la ville qui se dressent devant lui, Cefa, une jungle pleine de contradictions sociales. Divisée en deux grandes parties fondées sur l’ethnicité, la ville de Cefa interpelle le héros qui n’accepte pas cette opposition nord-sud que lui semble imposer sa famille. Aussi, réalise-t-il le tribalisme dans le milieu du travail et se fait violence pour apprendre la langue des « autres » afin de combattre la ségrégation ethnique qu’il considère comme un mal pour le développement d’un pays. Dans Cefa qui peut rappeler certaines villes de l’Afrique centrale par sa structure sociopolitique, le héros va lutter contre les vices de la société entretenus par le politique et l’apôtre. Et quelle ne sera pas la joie du héros quand il vit dans la nouvelle ville de Bomengo construite à la suite d’un soulèvement populaire qui va emporter le maire de Cefa. Et dans la clausule du roman, le héros savoure la mise en œuvre de ses idées « progressistes » qui couvaient en lui : « Bomengo, un paradis (…) qui donnait un sens à la vie qui n’était pas soumise aux tortures que [Cefa] nous imposait. Bomengo avait tué le règne des policiers rapaces. On circulait (…), on fréquentait et on se partageait les idées » (p.151)

Zambo, un homme révolté

Du village en ville, le héros passe de la naïveté à la révolte. Parfois incompris par ses propres parents, il est obligé de se faire violence pour s’imposer dans la société où la tradition, le tribalisme et la mauvaise gouvernance occupent une grande place. Zambo s’insurge contre l’homme politique qui est à l’origine de la géopolitique pessimiste du pays accentuée par la création des partis sur des bases ethniques : « cette situation honteuse [l’intégrisme crée par l’égoïsme de l’homme] fut [le clou] enfoncé par les hommes politiques, de véritables rapaces insatiables qui créent des micro-partis politiques ethniques » (p.112). La ville de Cefa est présentée d’une façon négative par le jeune Zambo. Ce dernier ne peut rester insensible à la mauvaise gérance de celle-ci par les décideurs politiques. Une ville abandonnée à la merci des étrangers qui la détruisent avec la complicité des hommes politiques cupides et sans foi : « Des pétitions de tous genres furent déposées. Elles exigeaient généralement l’amélioration des conditions de vie, particulièrement celles liées au transport, à l’eau, à l’électricité, l’alimentation et l’école » (p.149). Aussi, à travers ce tableau sombre que nous décrit l’auteur avec un langage pointu, acerbe et direct, la ville de Cefa dénote l’incurie des dirigeants africains, incapables d’assurer le bien-être de leurs populations. Ici, « elles les populations ne vivaient plus que le désenchantement d’un pouvoir qui passait le plus clair de son temps à faire les éloges d’une politique qui s’était soldée cruellement par un échec cuisant » (p.145). Et cette société dont l’auteur dénoncé les manquements des acteurs politiques nous révèle la face sombre de la religion.

Les églises de réveil : l’opium du peuple

Sil est un sujet que l’auteur développe avec passion, c’est l’activité des pasteurs évangéliques. Ces derniers profitent de la naïveté d’une partie de la population pour l’exploiter à fond. Mais jamais le héros ne tombera dans le piège de ces églises de réveil qui ont déjà séduit ses cousins Fila et Charles. Des pasteurs venus de l’autre rive du fleuve vont s’imposer spirituellement dans la ville. Aussi, la grande classe sociale, composée par des ministres, des généraux de l’armée, des commerçants, va tomber dans le piège de ces gourous qui vont exploiter leurs adeptes : « Malgré la grande cagnotte [qu’il avait reçue], l’homme de Dieu [demandait] aux fidèles de continuer d’apporter les offrandes » (p.84). Mais quand ces pasteurs escrocs sont arrêtés à la frontière avec des sacs remplis d’argent, ils sont libérés avec la complicité de certaines autorités de la police du pays sur laquelle l’auteur tire à boulets rouges : « La police fonctionnait comme un corps qui n’avait pas de réglementation » (p.148). Et nous ne sommes pas surpris quand « ayant des soutiens au sommet de la montagne, un ordre [était] donné à la police de relaxer l’apôtre et le laisser passer avec l’argent » (p.90). Mais cette ville gangrenée par tous les maux et vices (délinquance juvénile et sénile, prostitution, tribalisme entretenus par les politiques) écrira, contre toute attente, une nouvelle page de son destin. Suite à un soulèvement populaire, le maire de la ville est chassé de son trône pour incompétence. Son remplaçant, aidé par le héros, sera à l’origine de l’érection d’une nouvelle ville, Bomengo qui va effacer moult maux et malaises de Cefa.

La mort sur terre et dans l’au-delà

La mort dans Le compte à rebours se découvre sous un angle double qui donne une autre dimension au roman. Le héros se confronte à la mort de son oncle grand-père enterré avec tous les honneurs. Aussi, se confronte-t-il à la réalité des us et coutumes de sn pays avec l’existence des cimetières fondée sur la ségrégation. Même mort, l’oncle de Zambo subira la loi du tribalisme. On interdira à ce dernier d’enterrer sn parent dans le cimetière des « sudistes » car étant du nord. Et cette mort démontre comment il est difficile de se séparer de certaines coutumes héritées de la tradition, surtout en ce qui concerne l’héritage : « ma tante (…) réclama sa part de l’héritage.  Elle choisit quelques pagnes (…) de la veuve pour en faire sa propriété » (p.46). Mais la mort prend une autre dimension dans le merveilleux que l’auteur introduit dans le texte à travers le séjour du mort-vivant Zambo devant le tribunal de Dieu où les hommes, toutes classes sociales confondues, sont jugés en fonction de leur comportement sur terre. Le héros, foudroyé par une crise, est tombé dans un sommeil où se réalise un cauchemar qui met en relief sa mort, ses obsèques. Ce rêve du mort-vivant Zambo apparait comme un conte où l’irréel devient réel. Celui-ci nous emmène dans la prophétie biblique de la situation de l’homme après la mort : il doit aller au paradis, au purgatoire ou en enfer selon sa conduite sur terre. Et comme le spécifie son préfacier, « Le compte à rebours trouve ici véritablement son sens où chacun est obligé de récolter les fruits de ce qu’il aura semé dans le monde des vivants » (p.12). Ce livre, où parfois la réalité référentielle prend le dessus sur la fiction, fait de son auteur un romancier pédagogue, un écrivain à part entière, qui voudrait moraliser la société.

S’il est un roman congolais véritablement engageant, c’est Le compte à rebours. Son auteur décrit explicitement le social et le politique sans langue de bois, dénonce sans fausse honte ce que les autres écrivains semblent décrier implicitement. Avec ce roman, l’arrogance de l’homme politique africain, la fourberie des pasteurs sont ouvertement décriées. Ce récit, une critique sociopolitique d’un écrivain pédagogue qui prône la vertu et réveille les consciences.

Noël Kodia

  1. Le compte à rebours, éd. L’Harmattan, Paris, 2015, 154p.

ACHETER LE ROMAN SUR LE SITE DE L’HARMATTAN

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3 réponses à LITTERATURE : Le compte à rebours d’ Ernest Bompoma Ikélé

  1. Bouetafogo dit :

    Voici un éveilleur de conscience qui interpelle la société dans sa globalité. Je cherche le livre tout de suite.

    Ici les gens ne parlent plus (no comment), mais quand il s’agit de la politique, c’est monsieur tout le monde, même ceux qui n’ont rien à dire écrivent.

    La politique aujourd’hui au Congo c’est comme les équipes de football, le comité des nuls est le comité ‘mbao’ (comité fétiche) ce sont les plus nombreux, la-bas, ça ne demande pas de technique, les plus nuisibles.

    C’est pour ça que le pays n’avance pas, car ceux qui font la politique en majorité sont incompétents, nuls. ‘ndzéla mokoussé ». Laisser la politique aux spécialistes que nous avons l’obligation d’accompagner, sinon le tyran aura encore de beaux jours.

    Chapeau l’écrivain.

    Bonjour la République.

  2. Bienvenue au club cher ami dans ce beau pays qu’est le Congo. Il a fallu beaucoup d’opiniâtreté pour que nos artistes, écrivains, chanteurs et plasticiens chantent vaillamment, bien des nôtres ont été suppliciés face à l’arrogance des manants. Merci encore de tout le courage que l’artiste prend pour pourfendre les maux de la société. Et grâce à des maitres comme Noël NKodia, la critique devient un pur exercice de style. Encore une fois merci.

  3. Jean dit :

    Par leur genie scientifique, les hommes ont transforme le monde. Ils ont exploite la nature et engendre des grandes civilisations. Mais Ils n’ont jamais reelement appris a vivre ensemble. Ils ont cree principalement des valeurs. Materialistes. Les valeurs spirituelles ont ete releguees loin derriere. A l’age atomique, cela pourrait demeurer la faibless fatale de l’homme.
    Un chat est appelle par Un chat?

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