Réaction au livre éponyme d’Elie Mavoungou  » Jean Félix-Tchicaya  » paru chez l’Harmattan

9782343075471rC’est avec un grand plaisir que j’ai découvert le 24 octobre dernier l’annonce du livre d’Elie Mavoungou . Weekend oblige, ce n’est que lundi 26 que j’ai pu l’acheter  J’avais hâte de le parcourir et ce à plus d’un titre. D’abord pour ma culture personnelle, ensuite parce que je pense que Felix -Tchicaya , un de nos très rares hommes d’état demeure méconnu et pas apprécié à sa juste valeur . Enfin, pour des raisons affectives, car Jean Felix-Tchicaya fut depuis sa tendre enfance à Loango (Congo-Brazzaville) en passant par Libreville au Gabon puis Gorée  au Sénégal, non seulement le condisciple mais surtout l’ami de Mapako Hervé Gnali , mon grand-père .  Plutôt que de polémiquer avec Elie Mavoungou , je me bornerai à tordre le cou à quelques approximations et mettre à la disposition des lecteurs qui en jugeront , trois séries de documents pour les éclairer .

1/ une photo des deux pontins (1) lors de leur mobilisation en 1939

tchicaya

2 / la copie du diplôme de Mapako Hervé Gnali précisant sa date d’obtention.diplome

3 / une correspondance datée du 23/01/ 1946 que Mapako Hervé Gnali adresse à Felix -Tchicaya et dans laquelle Gnali évoque brièvement leur scolarité à Gorée et lui demande des nouvelles de Houffouet Dia , ancien condisciple .lettre

Je n’ai certes pas connu Felix-Tchicaya décédé le 16 janvier 1961, à Pointe-Noire, quelque temps après l’indépendance de notre pays . En revanche, deux de mes proches, l’ont bien connu. En effet, ma tante, Mambou Aimée Gnali et mon oncle, David Gnali arrivés respectivement en France en 1946 et 1947 l’ont bien connu puisqu’il était leur tuteur en France, au 4 rue Octave Greard , dans le 7eme arrondissement , où résidait le député . Elie Mavoungou affirme dans la première partie réservée à l’homme,  p 24 que le père du député s’appelait Felix Tchicaya , ce qui n’est  pas exact puisque son nom est : Tchicaya Makosso ( cf Claude Gerard , Les pionniers de l’indépendance . Archives Assemblée Nationale) . Felix a été accolé à Tchicaya par souci de différenciation du député, ce patronyme étant très répandu dans la région de Pointe-Noire, à l’instar des Dupont en France ou Diop au Sénégal. Henri Lopes ,  le grand romancier congolais l’explique bien dans l’avant-propos  p 10/ 11 de la trilogie ( les Cancrelats , les Meduses , les Phalenes )  de Tchicaya Utam´si , de Gérald Felix-Tchicaya son vrai nom , réedité chez Gallimard par Boniface Mongo- Mboussa en Mai 2015.  Je ne m’appesantirai pas sur la localisation de l’école William Ponty que l’auteur a visiblement du mal à situer p  30/ p 31 . Elle était située entre 1913 et 1938 au large de Dakar sur l’île de Gorée , et c’est là que le député débarque en novembre 1918 en provenance du Gabon flanqué de Mapako Hervé Gnali ( cf Historical Dictionary of Gabon . Third edition de David E Gardinier / Douglas À Yates ) . Je déplore qu’Elie Mavoungou n’ait pas fait davantage  » œuvre  » d’historien, en consultant les archives de l’école pontine, celles de l’Outre-mer et de l’Assemblée nationale, il se serait rendu compte que le député et Gnali furent en 1924 et non en 1921 les deux premiers instituteurs du Moyen-Congo (cf Claude Gérard). Ils avaient effectivement pour condisciples : Modibo Keita ( futur président du Mali, anciennement Soudan) , Hamani Diori ( futur président du Niger) , Sylvanus Olympio ( futur président du Togo) , Houffouet  Dia ( son nom de naissance , auxquels s’ajouteront plus tard , Felix quand il fut baptisé et Boigny ,  le bélier , symbole de son rôle de meneur au moment de son entrée en politique ( cf correspondance entre Gnali et Felix-Tchicaya du 23/01/1946,) qui allait devenir le  président de la Côte d ‘Ivoire)  .

En poursuivant l’examen du livre, dans le chapitre IV intitulé  » le déclin politique « , on s’aperçoit que l’auteur manque de clarté et semble confondre les scrutins du 02 janvier 1956 , élections législatives et celle de mars 1957 , élection issue de la loi-cadre p 151 – 152 .  Felix-Tchicaya remporte in extremis l’élection du 02/01/ 1956, 31% contre 29% à Opangault .  S’estimant lésé,   l’abbé Fulbert Youlou effectua un voyage à Paris le 02/02/ 1956 pour demander l’invalidation du vote. Or, le député fut confirmé dans sa victoire et contrairement à ce qu’affirme Elie Mavoungou p 152, il n’y eut aucune négociation aboutissant à la formation d’un gouvernement quelconque. Le scrutin de mars 1957 quant à lui consacra trois faits importants :

1 /l ´arrivée d’Opangault aux responsabilités (23 voix contre 22)

2 / l’avènement de l’abbé Fulbert Youlou sur l’échiquier politique congolais

3 / la descente aux enfers du parti progressiste congolais (PPC) et de Felix -Tchicaya .

À l’issue de cette consultation et fort de sa relative majorité (une voix d’écart) , Opangault devint vice -président du conseil de gouvernement , équivalent du premier ministre . L’abbé  Fulbert Youlou fit partie de ce cabinet en qualité de ministre de l’agriculture, Simon Pierre Kikounga Ngot , ministre du plan et des affaires économiques , Stephane Tchitchelle , ministre des affaires sociales . Ce dernier entretenait d’excellentes relations avec Felix-Tchicaya jusqu’aux sénatoriales du 05/06/1955. Contre toute attente, Tchitchelle , que beaucoup considèrent comme le dauphin de Felix -Tchicaya décide de briguer les sénatoriales contre le candidat du parti , à savoir. , Pierre Goura. Le jour du vote, conformément à la discipline du parti , tous les conseillers territoriaux du PPC , apportent leurs voix à Goura qui obtînt un score de maréchal , Tchitchelle n’obtenant qu’une voix . La sanction fut immédiate, il fut exclu du parti pour manquement au respect des statuts du parti. C’est très important de rétablir les choses et de souligner ce qui s’est passé.

Il prit certes sa revanche aux municipales de novembre 1956 où son nouveau parti, l’union pour la démocratie et la défense des intérêts africains (UDDIA ) , celui fraîchement créé par l’abbé Fulbert Youlou fait le grand chelem et rafle les trois principales villes du Congo -Brazzaville  .  À Brazzaville après une âpre élection, c’est l’abbé Fulbert Youlou qui est élu maire devant Opangault, à Pointe-Noire, c’est Tchitchelle qui terrasse Felix-Tchicaya et à Dolisie, en 1959, c’est Pierre Goura , transfuge du PPC qui est élu sur la liste (UDDIA ) . Là encore. , contrairement à ce que soutient Elie Mavoungou p 178 , ce n’est pas en 1958 que Stéphane Tchitchelle intégre le parti de Youlou mais bien en 1956 puisqu’il est élu maire de Pointe-Noire sous la bannière UDDIA .

Enfin , je ne saurais terminer l’article , sans dire un mot sur la prétendue cession de Franceville par Felix-Tchicaya , pages 166 à 170. Il fallait simplement expliquer que la région du Haut -Ogoué , depuis la fondation de Franceville par de Brazza , au cours de sa seconde mission en 1880 , a fait partie du Gabon . Jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, on n’y exploitait aucun minerai et le seul intérêt de cette partie du pays était d’être un réservoir de main d’œuvre pour le bonheur des exploitants forestiers gabonais. Or  , en 1925 , le gouverneur général Antonetti , qui a la charge de la construction du chemin de fer Congo-Océan ( CFCO) , et dont les besoins en main d’œuvre sont considérables jette son dévolu sur le Haut-Ogoué et le transfert au Moyen Congo dont il facilite le recrutement des travailleurs  . Dussé je rappeler qu’Oubanguiens et Tchadiens vinrent également grossir les rangs de ces travailleurs ? Deux gares du Congo -Océan ne s’appellent pas par hasard  » Les Bandas  » et  » les Saras  » . Étant gouverneur général de l’Afrique Équatoriale Française, cette opération lui est loisible,  ayant dans ses attributions le pouvoir de modifier les limites des différents territoires .

En 1946, le Congo-Océan et le port de Pointe-Noire sont terminés depuis longtemps, mais si le Moyen -Congo n’a plus besoin des ressources humaines du Haut -Ogoué , il n’en est pas de même pour les puissants trusts forestiers qui réclament à cor et à cri le retour de la région qui leur avait été enlevée. Le décret du 16 octobre 1946, qui prononce le rattachement de Franceville au Gabon leur donne satisfaction. Le député n’avait aucun rôle dans l’organisation et l’administration territoriale. Mieux, il n’avait aucune raison de s’opposer au retour à sa colonie d’origine de Franceville où ni le manganèse ni l’uranium n’étaient encore exploités. La vérité est que cette prétendue cession fut exploitée par les détracteurs et adversaires politiques du député pour le salir et le discréditer lors des joutes électorales, de manière à le présenter comme un prévaricateur. Ainsi, il nous aurait fait perdre le bénéfice de ces richesses ! Oubliés les combats et l’action menés par le député en faveur de l’indépendance et l’évolution des populations. Oubliée également toute l’énergie déployée par Felix -Tchicaya pour que les minerais pour lesquels il fut tant vilipendé soient acheminés par le port de Pointe-Noire.

(1) pontins . Anciens élèves de l’école normale William Ponty .

Lionel GNALI.

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3 réponses à Réaction au livre éponyme d’Elie Mavoungou  » Jean Félix-Tchicaya  » paru chez l’Harmattan

  1. VAL DE NANTES dit :

    L’HONNEUR AUX CONGOLAIS PUR SANG ,au regard des étrangers assassins ,qui volent pillent ce pays sans pitié .

  2. Sankara dit :

    Article passionnant. Merci M. Gnali

  3. MANIERE DE VOIR dit :

    Je n’ai pas lu le livre d’ Elie Mavoungou, sur J.F Tchikaya, néanmoins j’apprécie le talent de Lionel qui remet les choses en place. C’est dommage, pour Elie, son intention était noble. Pourtant il ya une documentation abondante de cette période- ANSOM= Achives Nationales, section outre-mer, le livre de Florence Bernault( Démocraties Ambiguës, chez Karthala)- qui jette un regard critique et assez objective sur l’AEF et le Moyen-Congo, qui lui aurait permis de produire un travail plus fouillé et conséquent.

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