LES CONVULSIONS DE L’ÉTAT-NATION. Par David Londi

« Nous sommes une nation de nations ». Cette formule célèbre de John Kennedy s’applique aussi à la réalité congolaise qui a, pourtant, fait du déni des nations dans l’espace politique, social et culturel son cheval de bataille. J’entends, ici, la nation comme « un peuple, un territoire, une langue et une culture ». [Par la pénétration des valeurs chrétiennes et du capitalisme, l’ »aliénation » a été fort tôt, dès le début du XIXe siècle, intériorisé par les intellectuels autochtones acculturés. Ce sont eux qui, aux cotés des colonisateurs, ont été les meilleurs agents de diffusion de l’idéologie de l’Etat-Nation à l’occidentale, opposée aux aspects « primitifs » des autorités anciennes, dont il devint de bon ton d’affirmer et d’enseigner le caractère rétrograde et « tribal ». Ainsi fut inventé le dualisme tradition/modernité] [a]. Cette attitude a favorisé la montée des forces centrifuges. Ce déni permanent de la réalité profonde du pays nous a fait naviguer du capitalisme le plus exotique à un marxisme-léninisme tropical à l’idéologie du tribalisme la plus sanglante qui revient comme un boomerang quand notre pays est confronté à des choix majeurs et déterminants.

Cette situation, comme le pense le romancier et dramaturge, Sony Labou Tansi, s’est joué en amont, avec l’intrusion des Européens et de la colonisation. Il récuse la pertinence des frontières qui ont taillé dans le vif des cultures : « L’effondrement du mur de Berlin a réjoui la planète. Mais n’oubliez pas que, en 1885, à Berlin, on a érigé d’autres murs, invisibles, au cœur de l’Afrique ». Ces murs, les dirigeants africains les ont consolidés. Ces frontières ont séparé les peuples que tout rapproche. Ils ont distribué des cartes d’identité à des communautés dont les affinités, l’espace culturel et ethnique s’étalaient hors du territoire imposé par la Conférence de Berlin. Ils ont voulu, ainsi, les enrégimenter, les dresser les unes contre les autres. Diviser pour régner. Si tous les Kongos de l’Angola au Congo en passant par la RDC étaient réunis dans un même pays, la résistance contre le colon aurait été plus forte. Cela vaut aussi pour les Foulbés d’Adamaoua et les Bayas de la Haute Sangha qui, ensemble, auraient donné du fil à retordre aux envahisseurs européens, aguerris aux techniques de guerre religieuse (musulmans contre animistes) pendant des siècles [b]. A l’intérieur des frontières se dressent aussi ces mêmes murs invisibles entre les éthnies qui ont durablement compromis la paix, le développement économique et social. L’Etat-nation, dans les frontières imposées, est un échec patent. Son bilan est là pour nous le prouver.

[Pour peu qu’il parle le kikongo, un Congolais de la région du Pool – celle de Brazzaville – peut dialoguer avec un ressortissant du nord de l’Angola ou du Bas-Zaïre (Bas-Congo). Et sur le plateau des Cataractes, là où le tracé de la frontière entre Congo et RDC est purement arbitraire, les parents scolarisent moins leurs enfants en fonction de leur nationalité que par rapport à la distance qui sépare l’école du village. De même, au-delà de Mossaka, les pêcheurs du Congo et de l’Oubangui ne se préoccupent pas des limites territoriales] [1].Il nous est donné, dans la réalité des frontières actuelles, de chercher les moyens de transformer ce handicap en forces créatrices. C’est l’un des défis que le fédéralisme se propose de relever. Nous ne pouvons pas repartir pour un nième tour avec un système qui a les taresqui nous ont plongés dans le marasme économique, social et sécuritaire.

La révolution copernicienne provoquée par l’instauration du Fédéralisme doit nous permettre de modifier notre rapport au pouvoir, au mode de fonctionnement des institutions, à l’économie et au « vivre-ensemble » dans la diversité. Dans notre pays, vivante et fragile mosaïque ethnique évoluant jusque-là dans une unité fantomatique, il va donner la possibilité aux régions de convertir les relations informelles interrégionales et internationales en forces de développement économique et culturel par la création de grands espaces d’échanges. En effet, dans le cadre du Fédéralisme, les Etats fédérés (Régions) auront une plus grande agilité pour construire des « joint-ventures » économiques et culturelles avec des entités de niveau institutionnel inférieur ou égal au leur. Toutes nos régions ont des potentialités économiques (agriculture et toute l’industrie de transformation agricole, énergie soit hydraulique soit solaire …) et intellectuelles pour relever ces challenges. C’est pour cela que, l’ultime étape du Fédéralisme est de déployer cette révolution dans toute l’Afrique centrale pour, progressivement, reconstruire le tissu commercial et culturel d’Antan et en conquérir de nouveaux. Il est temps que le panafricanisme, porté par certains de nos glorieux anciens, devienne l’œuvre des peuples pour les débarrasser des dictateurs. Frédéric Bastiat disait : « si les marchandises ne traversent pas les frontières, les soldats le feront ». Selon lui, le libre-échange entre les pays pourrait réduire les conflits internationaux parce que le commerce forge des relations entre les nations et crée une incitation pour chacune d’entre elles d’éviter la guerre avec ses partenaires commerciaux. Bastia énonce que si une région était une île économique et culturelle, l’absence d’interaction positive générée par le commerce pourrait laisser davantage de place au conflit. Permettre aux régions d’échanger librement crée une dynamique de connaissance de l’autre parce que l’on apprend sa langue et sa culture comme cela s’est toujours fait depuis la nuit des temps. La volonté de commercer débouche toujours sur le développement des infrastructures et des moyens de transport qui favorisent le désenclavement économique et culturel. Pour cela, commençons par faire face à notre Histoire « multinationale » avec objectivité et courage. Sa méconnaissance, encouragée par les pouvoirs successifs, a placé au cœur de la pensée du congolais le préjugé, la peur et parfois le dédain de l’autre. Les Congolais ne se connaissent pas, ils s’interprètent entre eux à travers des clichés éculés, parfois hérités de la colonisation, qui n’ont aucun fondement scientifique ou des préjugés sur un prétendu « hégémonisme » presque congénital prêté à certains groupes ethniques et que certains ne manquent pas de souligner dès que l’un de leurs ressortissants porte un projet pour le pays. Il s’est creusé un fossé entre les éthnies qui a éloigné l’idée de la nation. Faisons l’inverse, commençons par développer nos régions et les zones interrégionales pour construire la nation. Horizontalisons l’idée du développement économique en commençant par nos régions respectives qui ont toutes les potentialités. Le potentiel économique ne doit pas se mesurer à l’aune de ses matières premières solides, liquides ou gazeuses mais de la force et de la détermination des habitants à créer des richesses.

Le Congo n’était pas une entité « a-histoire » avant l’arrivée du Colon ; ses successeurs, nos élites, ont continué à évoluer dans cette logique quand, toute référence à l’ethnie était tue. Mais, peut-on gommer toute la culture d’un peuple que la mémoire collective a forgée depuis des siècles ? C’est donc naturellement que l’appartenance à l’ethnie s’exprime violemment à chaque respiration démocratique, instrumentalisée par ceux qui la vouent aux gémonies dans le discours public alors que chacun de leurs actes en est imbibé. Ce faisant, l’Etat-nation s’est attaché à magnifier le superficiel pour s’affranchir de la réalité culturelle profonde du pays. Cette réalité qui, tel du magma en fusion dans les entrailles d’un volcan, jaillit de temps à autre brûlant tout sur son passage, laisse derrière lui des paysages de désolation qui se revitalisent péniblement.

Cette volonté de légiférer au détriment des pratiques des populations avait été dénoncée en son temps par la Semaine africaine : [N’a-t-on pas un moment, sur l’audiovisuel d’Etat, interdit par exemple la diffusion d’œuvres musicales composées en langues maternelles ? Etait-elle différente, la logique coloniale consistant à dépouiller un groupe humain de sa culture, de sa mémoire, de sa fierté (11) ? »].

Parce que les différences ne menacent pas forcément la nation, il aurait fallu respecter la part prise par chacun dans l’Histoire. Les grandes aventures économiques se construisent dans une certaine réalité historique, il n’y a de génération spontanée nulle part, surtout pas en Economie. La culture joue un rôle plus qu’important. L’exemple de la Chine ou des NPI (Nouveaux pays industrialisés) est là pour le prouver. Notre rapport aux responsabilités, à l’argent et au travail est souvent conditionné par notre histoire socioculturelle. La Chine émerge pour devenir l’une des superpuissances du XXIème siècle du fait de son développement économique, politique, et militaire, appuyé par l’importance de sa population et la force de sa civilisation qui plonge ses racines dans les profondeurs du XXIème siècle av. JC. Ils n’ont rien renié de leur Histoire. L’on ne peut ignorer le passé et chercher à grandir et, l’on ne peut vivre en paix si l’on n’assume pas nos différences. Toutes les nations qui ont voulu annihiler les différences l’ont fait au prix de massacres et de répression sur des siècles. La négation de cette réalité fait toujours de l’autre le bouc émissaire d’une situation que l’on a créée soi-même. C’est toujours la faute de l’autre.

Le sociologue Henri Ossebi ne dit pas autre chose quand il analyse le discours du PCT sur la question : « Le brouillage opère à la fois par défaut et par excès. Dans le premier cas, il prend l’allure d’une dénégation : à aucun moment le discours officiel ne désigne les détenteurs du pouvoir comme acteurs »tribalistes »ou »régionalistes ». Ce sont toujours les autres, dans une « langue de bois » qui fonctionne en permanence à l’exclusion et à l’accusation. Dans le second cas, il consiste à voir partout, dans tout conflit ou toute prétention concurrente, la figure de l’ »ethnie »ou de la région].

Pourtant la connaissance de la culture de l’autre contribue à débusquer les mauvaises intentions qui se cachent derrière ce genre de discours. Chaque communauté devrait avoir la liberté de pratiquer sa langue et de vivre ses traditions. Mais tous les dirigeants ont tourné le dos à ces principes et tenté de construire une nation interdisant toute référence à la diversité ethnique. Ils se sont glissés dans les habits du Colon qui considéraient que nos traditions étaient barbares et sauvages, l’ancêtre Gaulois était la seule référence et le reste même s’ils l’ont effacée des manuels scolaires et du discours. N’ayant intégré que les aspects superficiels de cette culture que l’on nous imposait, ces élites ont géré et continuent à gérer l’appareil de l’Etat et les finances publiques comme ceux d’un « petit village », de véritables épiciers.

Mais sous les apparences qu’il cherche à blanchir (jusqu’à la peau), le pouvoir politique tente d’asseoir sa légitimité en remettant au goût du jour le clientélisme ethnique. Il allie un népotisme régional – une place prépondérante réservée aux ressortissants de son éthnie ou « corégionaires » dans l’administration et les entreprises – à une gestion démagogique de l’administration faisant de l’ensemble des fonctionnaires, toutes ethnies confondues, sa base sociale pour pérenniser son pouvoir. Il gère les affaires du pays comme une épicerie familiale. Jamais, le langage le plus tribaliste ou le plus régionaliste du discours de l’ethnicité n’est exposé, dans sa crudité, sur la place publique ouverte et couverte par les médias, en général. Tout se passe comme si l’espace du « non-État » où celui-ci se donne à entendre à la vertu de produire l’adhésion attendue de tous les auditeurs ethniques à la cause que défend leur leader. Il s’agit donc d’une révélation faite « entre soi » ; le plus souvent dans la langue ethnique ou régionalisée ; une vérité qu’on aurait toujours cachée et qui trouve, enfin, dans des moments décisifs l’occasion d’être dévoilée pour susciter une plus grande décision. C’est dans cet « entre soi » ethnique que se trame la stratégie de la conquête et de la conservation du pouvoir.

Pour le sociologue Côme Mankassa, ce fonctionnement renvoie à une tare congénitale. Le système lignager imprime encore sa marque sur la vie sociale : quand on est Mbochi comme le président de la République « on a l’impression de gouverner, de participer directement au pouvoir ». « Si le Congo est en faillite, ajoute-t-il, il le doit au régionalisme. L’unité nationale doit être regardée non comme une donnée mais comme un devenir ».

Cette réalité que l’on n’ose pas exposer en public et longtemps considérée comme une tare a resurgi dès le début de la démocratisation en 1991, les masques sont tombés. Pendant 60 ans, ce jeu se met en place dans les arrière-cours des « Think Tanks tribaux » sur des slogans d’unité de façade pour accéder ou se maintenir au pouvoir. Le prétexte de nation, au Congo n’est qu’illusion et hypocrisie, depuis l’indépendance. Qu’en est-il, en réalité, de ces 60 ans d’Etat-nation ?

Le Congo accède à l’indépendance : l’abbé Fulbert Youlou, ce premier Président l’emporte de justesse sur Jacques Opangault par 1 voix, celle de Yambo, après des affrontements sanglants (à Pointe-Noire et à Brazzaville en 1959) qui firent environ une centaine de morts et plusieurs blessés et laissent aujourd’hui encore un souvenir indélébile et amer chez celles et ceux qui les vécurent. Quelques-uns des dirigeants actuels de ce pays sont dans ce cas. Après ces affrontements, des affiches vont fleurir dans Brazzaville annonçant une tournée commune des deux leaders protagonistes (Youlou et Opangault) décidés de conjurer le sort et consolider l’unité de la nation naissante par un projet de création d’un parti unique. Youlou sera l’unique candidat à la première élection présidentielle avec Opangault comme Vice-président qui démissionnera en 1962. Le premier gouvernement, d’union nationale, était composé des ministres venus de tous les partis politiques (MSA d’Opangault, PPR de Tchikaya et l’UDDIA-RDA de Youlou), en 1961. C’est la première tentative de concrétisation de l’union nationale. Pourtant les émeutes de 1959 vont durablement marquer l’Histoire de ce pays et vont tuer l’idée de l’Etat-nation parce que, comme l’écrit, Joseph Tanda [Les processus coloniaux de production de l’ethnicité en « Afrique subsaharienne ont abouti au Congo à une division de l’espace national en un Nord bangala ou mbochi d’une part, et en un Sud kongo d’autre part. Cette dichotomie explique aussi bien pour une grande partie de nationaux que d’étrangers, les violences et les vicissitudes des changements politiques dans le pays. Après ce qui semblait être un phénomène aberrant – la guerre « fratricide » de 1993 et 1994 opposant les partisans de Pascal Lissouba, Président de la République, à ceux de Bernard Kolélas, chef de l’opposition, tous deux « sudistes », la guerre de 1997 s’est présentée dans bien des esprits comme l’accomplissement d’un événement longtemps attendu, souvent avorté, mais toujours redouté. Et s’il en a été ainsi, c’est parce que cette guerre a actualisé, enfin, le mythe fondateur de la violence politique au Congo : la guerre de 1959 ayant opposé les « Mbochi » de Jacques Opangault aux « Laris » de l’Abbé Fulbert Youlou. Florence Bernault souligne bien cette dimension fondatrice de la guerre de 1959 lorsqu’elle écrit : « Dans le monde politique congolais, 1959 est devenu un de ces grands mythes fondateurs décrits par Georges Balandier, une illusion sociale essentielle » foncièrement a-historique. L’événement installa le pays dans une contradiction fondamentale, la croyance répandue partout dans un conflit “Nord-Sud” ; et dans la pratique politique, électorale et clientéliste, le continuel réaménagement, sinon la négation de cette dichotomie » ][1].

Pourtant le pays possède, alors, un secteur capitaliste important au regard de ses voisins qui servent de débouchés pour ses productions industrielles (cigarettes, bières et boissons, savons, sucre, petite métallurgie, tissus, etc.). Il exporte une quantité croissante de bois, en partie transformé, vers les pays industrialisés. Il joue un rôle central dans le système de transport transéquatorial avec l’axe Oubangui-Congo-chemin de fer Congo-Océan. Les activités de services associées y ont développé une couche d’employés (transit, commerces, banques et assurances) et d’ouvriers des transports (cheminots, dockers, manutentionnaires), auxquels s’ajoutent les fonctionnaires de l’ancienne capitale de l’A.E.F. (Afrique Equatoriale Française). De grandes installations industrielles sont projetées autour du barrage de Sounda, sur le Kouilou, jamais achevé mais qui devait faire de ce pays de petite transformation, de transit et d’infrastructure un très important centre industriel électrométallurgique et électrochimique. Cette première expérience, capitaliste, va échouer brutalement pour des raisons que les historiens de ce pays devraient analyser pour en restituer les réelles motivations. La chute de Youlou va démarrer le cycle des coups d’état qui ont renversé des gouvernements démocratiquement élus. C’est le premier échec de l’Etat-nation dans ce pays sur fond des luttes ethniques pour la conquête du pouvoir.

Une opposition prend naissance dans les couches salariées, s’exprimant à travers leurs syndicats (dont les divisions reproduisent fidèlement celles de la France), dans la jeunesse et ses organisations. La situation au Congo ex-belge, son évolution rapide, crée une atmosphère de fièvre et de radicalisation, particulièrement chez les jeunes, alors que Youlou soutient ouvertement Tschombé. Les accusations de défenseur des intérêts français au Congo et des critiques sur son mode de vie jugé trop luxueux par les opposants et sur l’hébergement du sol congolais de la radio « Makala [c] »  minent son pouvoir.

Un soulèvement populaire brutal, en 1963, conduit à l’éviction de Youlou, l’armée congolaise observant une « neutralité favorable et l’armée française n’osant intervenir devant l’ampleur du mouvement. Des officiers du sud et de la même ethnie que lui vont s’activer pour lui imposer une démission qui l’obligera à mettre fin à ses fonctions.

Le mouvement des 13, 14 et 15 août 1963, qualifié de « Révolution » congolaise des « Trois Glorieuses », installe Alphonse Massamba-Débat au pouvoir. Il se développe et s’organise progressivement en différentes organisations : J.M.N.R. (Jeunesses du mouvement national de la révolution) ; C.S.C. (Confédération syndicale congolaise) ; U.F.C.(Union révolutionnaire des femmes du Congo) ; Défense civile, organisation des miliciens, qui est en fait la branche armée de la J.M.N.R. Il presse le nouveau pouvoir de Massamba-Débat, par exemple, qui est élu président de la République avec Lissouba comme premier ministre, et quelques anciens syndicalistes, de définir, pour le M.N.R. (Mouvement national de la révolution), un programme avancé. De ce programme naît la plus grande confusion politique et économique qui va plonger le Congo dans une zone d’incertitude mêlant une économie à tendance capitaliste et une phraséologie marxiste jetant tous les partenaires économiques de ce pays dans la plus grande incertitude. Le mouvement des 13, 14 et 15 août ne répond pas à un véritable programme pour renverser le régime. L’impopularité, supposée ou réelle, de Youlou cristallise toutes les tensions, de sorte qu’un front allant de syndicalistes d’extrême gauche à de jeunes officiers voit le jour, sans que pour autant naisse une véritable union entre ces opposants.

L’armée française est évacuée, l’enseignement nationalisé et généralisé. Mais la place du secteur privé reste largement dominant, la loi du marché reste la règle (profit, libre circulation des capitaux et convertibilité monétaire – le Congo demeure dans la zone franc) ; cependant, le projet d’un vaste secteur agricole, industriel, commercial et financier dépendant de l’Etat prend forme. Quelques nationalisations limitées (élevage, énergie, eau) et, surtout, des accords de coopération, avec les pays de l’Est et la Chine surtout, doivent permettre de mettre progressivement en place ce secteur collectif national. Mais la situation politique va vite déstabiliser cet attelage.

Dans le pays, le mouvement s’appuie essentiellement sur la mobilisation des jeunes, dans les villes comme dans les campagnes, et sur les chômeurs urbains. Les attaques verbales du gouvernement sont dirigées contre les bureaucrates de la fonction publique, l’exploitation néo-coloniale et l’impérialisme pendant que le système de production reste inféodé à la France avec le renforcement de l’Etat-nation hypercentralisé. La corruption, les diverses formes d’organisation et de pression des cadres de l’appareil d’Etat, sont rudement atteintes. Des incidents éclatent, inévitables, qui opposent les deux groupes armés du pays, l’armée traditionnelle et la Défense civile, chargée plus précisément de défendre les acquis de la « Révolution ».

Mais le mouvement populaire va rapidement atteindre ses limites. Il ne déborde ni chez les paysans et paysannes, ni chez les ouvriers et employés. Il les imprègne, certes, mais ne les organise pas.

A cela, il semble qu’il y ait plusieurs raisons. Les quelques chefs syndicalistes entrés dans l’appareil d’Etat se coupent très vite de la base. Dans les campagnes, le mouvement est restreint à la jeunesse, il n’atteint pas producteurs et productrices car il n’a guère de mots d’ordre concrets à leur proposer. La crainte de rompre totalement avec le capital étranger incite à ne pas aller, trop loin, d’autant que les travailleurs des entreprises privées ne sont pas véritablement préparés. La J.M.N.R. constitue un formidable creuset dans lequel se forment de nombreux militants, et cela laissera des marques indélébiles dans la jeunesse à travers tout le pays. Mais il n’y a ni structure ni parti permettant d’organiser militants et travailleurs à un niveau plus vaste, de définir des programmes applicables correspondant au rapport de forces politiques et aux aspirations populaires. Le M.N.R., quant à lui, est un front composé de forces « bourgeoises » ou qualifiées comme telles et pas du tout une forme d’organisation des militants révolutionnaires ou des travailleurs.

Si la force du mouvement de la jeunesse conduit ainsi à une radicalisation du régime et le pousse en avant, bien au-delà de ce que le respect des intérêts français ou étrangers très présents ne pouvait le permettre, l’absence d’implantation et d’organisation effective des J.M.N.R. devient vite un frein dans un contexte qui ne veut pas entrer dans les modifications profondes de l’appareil productif de l’Etat, hérité de la Colonisation. Un fossé apparaît entre des mots d’ordre très avancés, leur perception par les masses, et la capacité réelle de les mettre en œuvre. Le divorce entre le discours et la pratique naît dès cette époque. Cela vient confirmer le fait que le mouvement des 13, 14 et 15 août 1963 n’a pas modifié profondément le régime de Youlou. La France est toujours à la barre de la politique territoriale et extraterritoriale du Congo : monnaie et diplomatie. A un élément près, il garde le même triptyque : francophilie, anticommunisme et discours anticolonialisme en interne pour Youlou et, francophilie, anti-impérialisme et discours anticolonialisme en interne pour les nouveaux dirigeants. Pris à leur propre discours qu’ils n’arrivent pas à transformer en actes, les dirigeants sont dépassés par l’attente réelle du peuple.

N’obtenant pas une inflexion significative de la politique économique du gouvernement pour la rendre conforme au discours, dans les années 1966-1967, le mouvement de la jeunesse s’essouffle. S’enfermant progressivement dans les camps de la Défense civile, il devient aussi de plus en plus antagonique avec l’armée traditionnelle. La « gauche » symbolisée par Lissouba (le modéré) et Noumazalaye (l’extrême gauche), est très divisée, d’une part selon le type des liens qu’elle a noués avec l’appareil d’Etat, d’autre part selon son implication dans le mouvement de la jeunesse ; elle ne dispose, en outre, d’aucun instrument politique de coordination. Massamba-Débat, qui n’a jamais adhéré aux excès du discours des « Révolutionnaires » mais plutôt à un « socialisme bantu », se sent suffisamment fort pour infléchir la politique du gouvernement. Il renvoie, en janvier 1968, le premier ministre Noumazalaye, qui avait succédé à Lissouba, réorganise le pouvoir, passant d’un gouvernement de technocrates à un gouvernement plus politique en plaçant ses hommes sûrs aux postes-clefs du gouvernement. Il est accusé par ses détracteurs de favoriser le recrutement, l’organisation et la promotion des hommes du Sud (comme lui) par les ethnies du Nord, en particulier dans l’armée. Devant cette tentative, des regroupements s’opèrent tandis que la tension monte. S’il y a un point positif, malgré 4 regrettables assassinats politiques de Matsokota, Joseph Pouabou, Anselme Massouémé et Jean Marie Nganzari, les joutes politiques restent essentiellement verbales ressemblant plus au prolongement des joutes politiques des AG (Assemblées Générales) de la FEANF (Fédération des Etudiants d’Afrique Noire Francophone) sur les campus des universités françaises. Mais, la suite va nous réserver des lendemains beaucoup plus douloureux. Le tribalisme qui, jusque-là, cachait son visage, va commencer à se manifester brutalement au grand jour. Au cours de cette période, l’état-nation sera soumis à un deuxième test, après celui de l’union. Massamba Débat formera son premier gouvernement rien qu’avec des technocrates venus des toutes les parties du pays avec Pascal Lissouba comme premier ministre. Ce test va aussi échouer. Nous revenons inlassablement aux fractures éthniques.

En effet, cette fois, ce n’est pas la voix du peuple ou des joutes politiques mais les armes qui se font entendre. En août 1968, un soulèvement militaire conduit à l’éviction de Massamba Debat et à l’irruption directe de l’armée, plus particulièrement des cadres du Nord, sur la scène politique. La nature du pouvoir en est profondément changée. Un compromis conduit à l’intégration de la Défense civile dans l’armée, reflet et base d’une alliance politique qui se noue entre des anciens des J.M.N.R.-Défense civile et des militaires dits « progressistes » dont Ngouabi est le chef de file. Une partie importante de la gauche historique dont Diawara revient au pouvoir, mais cette fois-ci directement dans l’appareil d’Etat. Pour elle, ce n’est plus le mouvement de la jeunesse, mais l’alliance avec des secteurs progressistes de l’armée qui conditionne l’action politique. C’est dans ces conditions, pour le moins ambiguës, qu’est fondé le Parti congolais du travail (P.C.T.) à la fin de 1969, dont le discours marxiste-léniniste est, dès l’abord, en contradiction avec les pratiques et les réalités politiques, ce qui ne va pas contribuer à clarifier les grandes options du régime.

La Défense civile intégrée au sein de l’armée, la lutte pour le pouvoir s’y trouve déplacée (toujours la lutte pour le pouvoir) : la nouvelle armée est l’objet d’une vague de démocratisation et de politisation intense opposant principalement une aile gauche héritière des J.M.N.R. et une aile droite héritière de l’armée coloniale. Les mêmes divisions se retrouvent dans l’ensemble des appareils de l’Etat, ministères et administrations, comme dans le P.C.T. Ngouabi est amené à jouer un rôle de charnière multiple entre Nord et Sud, entre gauche et droite, entre civils et militaires, dans les mots, mais en réalité il saura s’entourer des cadres du Nord comme Yhombi et Sassou.

Cette très vive division empêche la mise en œuvre de toute politique cohérente et stable. La gauche s’oppose à la corruption, au développement d’un petit capital privé national, aux affrontements avec les ouvriers, les paysans, les écoliers et étudiants, au régionalisme et au clientélisme. Le secteur d’Etat est l’objet d’une âpre lutte entre la gauche, pour laquelle il s’agit d’un enjeu fondamental, la droite et les bureaucrates qui y voient un prolongement rémunérateur des administrations. Il n’y a pas une doctrine, mais une bataille autour du secteur d’Etat qui se développe surtout à la suite de nationalisations (création de l’immense Agence transcongolaise de communication (A.T.C.), en 1969, et de la Siacongo, important complexe agro-alimentaire, en 1970).

Des luttes nouvelles se font jour. Si le mécontentement reste sourd dans les campagnes, totalement oubliées, il éclate parfois dans les usines, privées ou publiques. A la compagnie des potasses, à l’A.T.C. (cheminots et dockers de Pointe-Noire), à la Siacongo, des explosions brusques, des grèves non contrôlées par la centrale syndicale progouvernementale mettent la gauche au pouvoir, dans une situation de plus en plus intenable. Le mouvement de la jeunesse, étudiants, écoliers, se recompose également. Les quelques projets de la gauche dans le domaine rural rencontrent l’hostilité et le sabotage des forces de droite et de l’administration.

Manifestement, les puissances impérialistes, la France, en particulier, et les grandes sociétés laissent pourrir la situation, accélérant plus ou moins discrètement le processus de décomposition. Les Grands Moulins de Paris (énorme complexe agro-alimentaire qui deviendra la Siacongo) cessent leur activité. Ils sont, en conséquence, nationalisés.

Les retards, les impayés de l’administration et des entreprises publiques atteignent des sommes de plus en plus considérables. La banqueroute menace, le régime est acculé à la faillite. L’affrontement devient inévitable.

Deux projets s’opposent, absolument incompatibles. Pour la gauche, il s’agit de créer un consensus populaire en menant une politique favorable aux masses, mais mesurée par la force des choses, de créer les conditions d’une accumulation publique dont le fer de lance est l’appareil d’Etat. La mise au pas des fonctionnaires et des cadres, l’instauration d’un système de planification impliquant le contrôle effectif et politique des entreprises d’Etat, l’élaboration (après des années de silence et d’oubli) d’une politique rurale, un compromis mouvant mais clair avec l’impérialisme, telles sont, pour la gauche, les nécessités immédiates. De l’autre côté, la droite réagit contre de tels objectifs. Cette droite qui était composée essentiellement des cadres du nord qui élaboraient, certainement, une autre stratégie, cela se verra plus tard à l’assassinat de Ngouabi, ne pouvait pas valider ces projets parce qu’elle ne souhaitait pas voir le pouvoir lui échapper. Comment comprendre les contradictions idéologiques sur le rôle de l’appareil de l’Etat, la remise en question des relations avec l’ancienne puissance coloniale, les lois du marché et l’élaboration de la politique à mener vis-à-vis des masses alors qu’ils étaient, pour la plupart, au comité central du PCT, un parti marxiste-léniniste pur et dur sans penser à l’installation d’un rapport des forces à l’intérieur de l’appareil d’Etat pour la conquête du pouvoir ?

Le 22 février 1972, la gauche historique, acculée, divisée sur la conduite à tenir, joue sa carte militaire et perd la tentative de coup d’Etat dirigée contre le président Ngouabi.

La banqueroute financière de l’Etat et du secteur public, l’affrontement de plus en plus dur entre les deux ailes ennemies au sein du parti et de l’armée semblaient obliger à trancher dans le vif. La transition, en fait, allait se faire plus calmement. A cela, deux raisons essentielles d’une part, le démarrage de l’exploitation pétrolière en 1972 et le triplement des prix à la fin de 1973 qui permettaient de remettre à flot les finances et la crédibilité de l’Etat d’autre part, les divergences immédiatement apparues entre Ngouabi et l’aile droite militaire, principalement composée de cadres du Nord, partisans de méthodes dures et expéditives.

Il en résulte une victoire de la droite, certes, mais une victoire militaire sur la classe politique progressiste et non pas sur le mouvement populaire renaissant. De graves incidents dans la région du Pool fin 1972, provoqués par le maquis de Diawara et l’élection de l’Assemblée populaire en 1973 font apparaître clairement les difficultés politiques du nouveau régime dans le Sud du pays.

Au cours du premier semestre 1973, la répression militaire frappe le maquis d’Ange Diawara, rescapé du coup d’Etat du 22 février, qui cherchait à relancer l’action en milieu rural : un grand nombre de militants urbains, accusés de complicités, sont arrêtés et condamnés à de lourdes peines. Il faut noter, au passage, que Ngouabi n’ira pas bombarder à armes lourdes et avions la région de Goma tsé-tsé, contrairement au comportement de Sassou pour Ikongono et les deux génocides du Pool (1997 – 2002, 2016 – 2018). C’est ensuite le tour d’ouvriers de la Siacongo qui ont lynché un responsable syndical pour détournement de fonds syndicaux, condamnés également fin 1973. Au début de 1974, après des manifestations importantes, le mouvement de la jeunesse – écoliers et étudiants –est durement frappé et décapité à Brazzaville et à Pointe-Noire.

La nature de classe du régime devient plus claire, les ambiguïtés qui subsistaient se lèvent. Seul son discours marxiste-léniniste reste inchangé. Le mécontentement atteint toutes les couches sociales. Il ne s’explique pas seulement par la répression, qui empêche toute forme d’organisation autonome, mais aussi par des difficultés économiques croissantes, par la dégradation des conditions d’existence. Car si les recettes pétrolières permettent de combler les énormes pertes du secteur public, de rembourser les arriérés, le peuple congolais, lui, vit les conséquences du marasme économique. L’absence de toute politique agricole sérieuse se fait cruellement sentir. Il est d’ailleurs remarquable qu’au début de l’année 1976 les dirigeants syndicaux progouvernementaux se soient vus contraints de se désolidariser du pouvoir et d’appuyer un mouvement de grève générale (24 mars). La baisse de production du secteur d’Etat est générale, catastrophique. On ne sait même pas exactement ce qu’il en est, car il n’y a plus de comptes, plus de gestion.

C’est que la situation, si elle est clarifiée en ce qui concerne la base de classe du régime, ne l’est toujours pas quant au projet politique. La gauche éliminée essaie de se doter d’une assise populaire personnelle et multiplie les interventions publiques, de type populiste, où il apparaît sous un jour bonhomme, honnête, patriote, populaire, attaquant la classe politique et bureaucratique. Il y aura d’ailleurs des phases d’épuration, puis de « radicalisation », enfin de « radicalisation de la radicalisation » (juin 1976). Il s’efforce en même temps d’obtenir des appuis à l’Est, développe les contacts avec l’Union soviétique, continue à s’en prendre à la stratégie attentiste de la France, attentiste, et des intérêts français. L’amateurisme, installé à la tête de l’Etat depuis plus de 10 ans avec des choix économiques et politiques hasardeux, continue de plomber le destin du pays.

Ainsi, prisonnier des forces de droite, en réalité des officiers de l’Armée traditionnelle issus du Nord, Ngouabi les craint et essaie de rééquilibrer le pouvoir. Mais pas plus que l’ancienne gauche, il n’a pas les moyens politiques de ses aspirations. Il lance un nouveau projet pour réconcilier toutes les forces politiques ayant participé au pouvoir depuis Youlou, des partisans de Massamba-Debat aux anciens de la défense civile et d’entamer une réouverture vers l’Ouest. L’objet du prochain congrès du P.C.T. était la mise en place de cette nouvelle formule politique. La droite militaire et les cadres nordistes risquaient de voir, une fois de plus le pouvoir leur échapper. Ces cadres nordistes ne seront certainement pas étrangers à son assassinat, le 18 mars 1977 si l’on se réfère aux témoignages recueillis pendant la Conférence nationale souveraine sur ces évènements [1]. Toutes ces expériences nous montrent que la stratégie de conservation du pouvoir par une ethnie était le moteur principal de toutes ces oppositions. Tous les antagonismes, tous les affrontements et toutes les oppositions affichées comme idéologiques (gauche/droite) n’étaient, en réalité qu’une lutte sourde pour la conquête du parti (PCT) par les cadres militaires du nord pour conserver le pouvoir. Ne disait-on pas, d’ailleurs à l’époque, que « Le parti doit diriger l’Etat » ? Les « vrais révolutionnaires » sans aspiration tribaliste, la vraie gauche, du PCT étaient tous évincés du Comité central. Ngouabi venait d’apprendre à ses dépens que l’instrumentalisation du tribalisme qu’il avait pourtant initiée pour la conquête du pouvoir pouvait engendrer un monstre qui allait finir par le dévorer. Le PCT n’était plus un lieu de débat entre les forces de droite et forces de gauche mais une machine pour la conquête et la conservation du pouvoir pour les cadres du Nord.

En réalité, Ngouabi suspendra le parti, en 1973, pour donner suite à toutes les contradictions et surtout après la montée en puissance de la « droite » en son sein. Quatre ans, plus tard, Sassou, son ministre de la Défense et de la Sécurité, décidera de faire mieux en 1977 : il assassinera Marien Ngouabi, un jour de fête : le 18 mars et suspendra, très officiellement, le PCT « jusqu’à nouvel ordre ». Il mettra à la place un Comité militaire dirigé par un ancien membre du parti, habilement, choisi : Yhombi Opango. En 1979, celui-ci sera accusé par Sassou de tous les crimes : traîtrise, haute trahison, et le jettera en prison sans jugement, mais en faisant crier sur les toits, pendant de longs jours : « Yhombi a mené une vie de bourgeois à la tête de l’Etat ; Yhombi a trahi l’image du dirigeant exemplaire que nous a laissée le grand et immortel, Marien Ngouabi ». Ensuite, Sassou va enterrer l’Etat-nation, le 21 mars 1999, dans son discours de Talangaï [2] en consacrant la séparation nord / sud. Sur ses ruines se construira le Fédéralisme pour réconcilier les deux grands blocs.

Trois tests successifs et autant d’échecs parce que l’objet de toutes les compétitions : l’élection du président au suffrage universel direct dans un environnement où l’ethnocentrisme est la règle. La seule possibilité pour les groupes ethniques à taux démographique faible d’arriver au pouvoir se trouve dans l’exercice permanent de la violence. Dans une nation, tout citoyen devrait se sentir concerné quand une partie est bombardée par l’armée nationale pour attraper un rebelle. Même au plus fort des combats contre les FARCs, l’armée colombienne n’avait jamais noyé une région entière sous les bombes. Mais il se trouve des citoyens congolais pour justifier de tels actes sans empathie, aucune. C’est là, toute la pièce qui se joue dans ce pays depuis 60 ans. Ce qui paraît, pourtant, comme une évidence reste un point de blocage chez certains. Pourquoi avoir peur du changement, du fédéralisme ? La peur d’ouvrir la boîte de Pandorre du tribalisme ? Mais, que se passe-t-il depuis 60 ans dans ce pays ? Ikongono et le Pool ne font-ils pas partie de ce pays ? Cette boîte, n’est-elle pas restée ouverte tout ce temps avec tous les assassinats ? Des centaines de milliers de congolais n’ont-ils pas été victimes du système actuel ? Maintenir ce système revient à se lancer dans la quête de l’homme providentiel qui sortira ce pays du cycle infernal : élections présidentielles / affrontements tribalistes. Pourtant l’objectif ne devrait pas être de trouver l’homme idéal mais de bâtir des institutions qui ne permettraient plus à de telles situations de se reproduire. Le fédéralisme est l’une des solutions.

Or, en conservant l’Etat-nation hérité de la colonisation nous tombons dans la logique de l’indépendance voulue par la France qui répond au principe suivant : mettre en place la matrice d’un État avec au cœur de cette matrice l’influence française. Ce projet est éminemment politique, essentiellement politique. Il ne faut pas vouloir faire dire au terme « indépendance » dans le cas de l’Afrique noire française plus qu’il ne signifie dans le projet de décolonisation. Dans cette analyse du projet français – plus exactement du projet gaulliste –, les termes de « décolonisation », d’« indépendance » et d’ « influence française » sont complémentaires. En assurant ses positions au moment-clé de la transmission de l’État colonial, la France a su créer sur le long terme des conditions de domination et d’exploitation qui se révèlent plus fort que les orientations des gouvernements congolais successifs : la République du Congo appartient à l’ensemble des représentations du système international francophone et sa diplomatie est assurée par la France comme sa monnaie. Tout ce qui précède montre que la vie politique congolaise reste étroitement liée à la politique africaine de la France, pour des raisons humaines (contacts et réseaux établis), politiques (prolongement des ressources humaines et création d’une vie publique fortement inspirée du modèle républicain français) et économiques (politique de coopération et d’exploitation des matières premières, monnaie, instabilité de l’économie congolaise). L’urgence de la transformation de l’État congolais n’est plus à considérer comme un simple phénomène de consolidation de l’État-nation européocentré actuel, mais comme un processus de réinvention d’une organisation qui combine des logiques de développement humain, économique et social dans le respect des cultures dans une loi fédérale qui assure l’égalité de tous devant la nation.

[L’ETAT colonial, puis postcolonial, n’a ni protégé ni libéré les Africains, mais les a au contraire exploités par l’exacerbation des nationalismes périmés et par des manipulations tribalistes servant à masquer les clivages entre masses et cliques dirigeantes. Après l’indépendance, la négation même de leur être a incité les peuples à se jeter, au nom de l’Etat-Nation à construire, entre les mains de despotes qui incarnèrent le contraire de l’idée démocratique qu’ils étaient supposés importer d’Occident. Car les ferments nationalistes exercèrent une action constamment ambiguë, d’abord instruments de combat social, mais bientôt arme politique aux mains du pouvoir en place, pour rejeter toute forme d’opposition au nom d’une « purification » xénophobe] [2].

Dans son livre Quand le Sud réinvente le monde, Bertrand Badie explique que les nations du Nord ont phagocyté l’émancipation politique des anciennes colonies en imposant leur propre modèle d’organisation politique, celui de l’Etat-nation. « Les libérateurs africains étaient condamnés à être des protestataires plutôt que des bâtisseurs d’Etat-nation, non adaptés à l’historicité africaine », précise le professeur à Sciences Po Paris. Pour lui, les pays africains ont été cantonnés à un rôle secondaire sur la scène internationale après les indépendances, et l’Afrique bouleverse aujourd’hui l’agenda international. « Le continent est devenu le centre de gravité du jeu politico-diplomatique mondial. ». Voilà la réalité que nos illustres aînés fédéralistes avaient perçu quand ils proposaient de dépasser le système d’organisation coloniale.

Sources consultées

http://dictionnaire.sensagent.leparisien.fr/Marien%20Ngouabi/fr-fr/

[a] Catherine Coquery-Vidrovitch

[b] LE CONGO AU TEMPS DES GRANDES COMPAGNIES CONCESSIONNAIRES 1898-1930. TOME 1 Catherine Coquery-Vidrovitch.

[1] La guerre dans le << Camp Nord M au Congo-Brazzaville : ethnicité et ethos de la consommation/consumation par Joseph Tanda -. Université Malien Ngouabi, Brazzaville.

Notes tirées des publications du Monde diplomatique de 1960 à 1997.

Congo an I – Décolonisation et politique française au Congo-Brazzaville (1958-1963) – Ecole nationale des Chartes.

[2] « LE FARDEAU DE L’HOMME NOIR » De l’échec des Etats-nations par Catherine Coquery-Vidrovitch (Monde diplomatique : Mars 1994).

Par David LONDI

Ce contenu a été publié dans Les articles. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

7 réponses à LES CONVULSIONS DE L’ÉTAT-NATION. Par David Londi

  1. OYESSI dit :

    Mon cher David,
    Quand un texte en guise de post devient trop long,on ne vous suit plus.
    Vous avez pris l’habitude de traiter des sujets que vous mettez à notre disposition sous forme d’analyse accompagnés de vos remarques personnelles. Dans ce cas, Je vous conseille de les mettre sous forme de livre ce qui vous permettra de mieux les approfondir.
    Pour lire celui ci j’ai été bien obligé de l’imprimer en 12 pages afin de bien le lire plus tranquillement.
    Bien à toi

  2. David Londi dit :

    Bonsoir cher frère Oyessi,
    merci pour la remarque. J’en tiendrai compte.

  3. mwangou dit :

    Bjour Oyessi! Il est vrai que pour nous ici au village qui n’avons pas suffisamment de crédits pour naviguer un bon bout de temps, les longs textes ne nous facilitent pas la lecture.

  4. pilipili dit :

    Pour être percutant il faut synthétiser, être précis et concis. Si on ne fait pas la démarche d’aller se replonger de tant à autres au pays on à tendance avec le temps d’oublier le décalage énorme qu’il y a avec ce que l’on vit en France.et qui ne fait que s’aggraver.

  5. David Londi dit :

    Bonjour Mwangou,

    je retiens votre remarque qui rappelle celle d’Oyessi. J’en tiens, évidemment compte, mais mon constat le plus alarmant est l’ignorance parfois intolérable de nos jeunes sur les étapes essentielles de notre histoire pourtant récente. Rappeler les faits essentiels est important pour élever la conscience des compatriotes en déshérence et qui se font manipuler par des hommes sans foi ni loi. Je sais que, par vos posts, vous êtes aussi préoccupé par cet état de fait.

    Ma démarche s’inscrit sur le moyen et long terme et dans le processus de réflexion sur les contradictions qui gangrènent le pays depuis plus de 60 ans, cette synthèse, ramenée à 9 pages A4 ou 4 pages recto-verso, ne peut se faire en quelques lignes. Je n’ai certainement pas atteint le but que je me suis fixé à en croire vos réactions : montrer l’inadaptabilité de l’état-nation comme organisation politique dans notre pays, en revenant sur 3 expériences qui ont toutes échoué (union avec Youlou, gouvernement des technocrates de tous les horizons et ethnies avec Massamba Débat et enfin un embrigadement idéologique de toute la population avec Ngouabi ). Pour arriver à la conclusion que ces échecs doivent nous pousser à explorer d’autres voies comme le fédéralisme.

    Je comprends aussi que le pouvoir de Brazzaville restreint l’accès aux réseaux sociaux par une politique des prix élevés pour les abonnements et les conditions de distribution de l’électricité. Ceci est une stratégie volontaire de la dictature pour continuer à garder la maîtrise des médias, donc de l’information, comme elle l’a montré quand elle a coupé internet pendant 4 jours du 4 au 9 avril 2016 qui fait ressortir un taux de pénétration d’internet, au Congo, d’environ 17%, loin derrière des pays comme le Cameroun ou le Sénégal.

    Pourtant des années en arrière, nous lisions le journal « La Semaine » pendant des heures et d’autres journaux et, je puis vous affirmer que cela avait une influence sur notre façon de penser, d’agir et d’envisager la lutte. Nous devons utiliser l’espace d’expression qui nous est donné pour interpeller nos compatriotes sur des sujets importants et, les réhabituer à prendre le temps de s’arrêter sur l’essentiel pour en tirer tous les bénéfices intellectuels et moraux. Ma conception est que nous devons accompagner les jeunes générations dans la voie de cette prise de conscience, incontournable, pour les pousser à prendre leurs responsabilités. Je suis convaincu qu’un individu informé est plus libre dans ses choix, le début d’une prise de conscience qui peut pousser à l’action.

    Merci.

  6. Lilou dit :

    Oui l’article est long mais il est nécessaire et essentiel de rappeler des faits !!! Je suis totalement d’accord quand David Londi pointe le fait que les congolais ne se connaissent pas, se toisent, se méprisent… Je ne pense pas que c’est de l’ordre d’un commentaire mais bien une vérité. Moi qui suis née en France je ne comprends pas pourquoi le congolais se définit souvent en comparaison si ce n’est pas en contradiction aveca l’autre, c’est toujours l’autre. Les laris sont comme ça, les mbochis sont comme ça, les bembe sont ci, les téké sont ça toujours définir l’autre en négatif mais comment voulez vous avancer avec ce genre de mentalité. Eh bien il me semble indispensable de connaître l’histoire du Congo sans langue de bois. Souvent les congolais pensent que ce pays existe depuis 1880 date de l’arrivée de ce violeur de De Brazza, certes les frontières actuelles peuvent provenir de cette époque mais avant cette date il y avait des populations qui vivaient, échangeaient, commerçaient avec intelligence et sagesse. Je comprends mieux désormais l’idée de fédéralisme avec un esprit et une conscience congolaise. D’ailleurs on parle de tribalisme terme très occidental car dans aucune langue congolaise ce concept existe. Commençons à être nous mêmes et nous verrons qu’on a plus de choses en commun cet autre que de différences. Notre aversion de l’autre peut parfois renvoyer à notre propre méconnaissance de nous memes. Il faut reconnaître que le congolais ne connait pas sa culture et (désolée) il est très complexé du français. Pourquoi s’accrocher au français jusqu’à franciser des noms congolais. C’est quoi cette manie de mettre transformer « O » en « AULT » à la fin des noms ? Nous ne sommes pas nous memes, revenons donc a la source. Maintenant l’idée du livre à mon humble avis, je pense que David Londi nous a fournis déjà pas mal d’écrits sur le fédéralisme et son fonctionnement concret. Cet article parle de l’importance du fédéralisme sous l’angle des différents politiques qui ‘ont malheureusement échoué car pas d’assises qu’elles soient culturelles ou politiques. Il est temps de faire un pas vers l’autre sincèrement car avant l’arrivée des sadiques colonisateurs on se parlait et on se mariait. L’échec du Congo c’est nous tous tant que nos barrieres mentales ne tombent pas. Personne n’est meilleur que l’autre car nous sommes complémentaires comme dans un couple. Un homme ne peut pas avoir un enfant sans une femme et vice versa bien que les soi disant civilisés veulent nous le faire croire !!! Sur ce, bonne journée à tous.

  7. David Londi dit :

    @Lilou,

    jolie plaidoirie, effectivement vous soulevez là les problèmes qui ont toujours été à la base de toute ma réflexion : comment dépasser le cadre colonial ? Comment promouvoir le vivre-ensemble dans la diversité et la paix ? Comment récupérer nos cultures qui sont toutes importantes parce qu’elles ont été le résultat des siècles de maturation ? Voilà !
    Bravo !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.