LE MIRAGE DE L’ALTERNANCE POLITIQUE EN RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO

Comme chacun le sait, Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo avait été déclaré élu Président de la République Démocratique du Congo (RDC), lors de la proclamation des résultats provisoires de l’élection présidentielle du 30 décembre 2018, par la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI). Sa victoire a été, du reste, confirmée par la Cour constitutionnelle, par le rejet de tous les recours formés contre son élection par certains candidats à l’élection présidentielle.

C’est bien pour la première fois que ce pays voisin connait, depuis plusieurs décennies, une alternance démocratique et pacifique au sommet de l’Etat.

Mais s’agit-il d’une véritable alternance au sommet de l’Etat comme le souhaitaient les congolais ? Rien n’est moins sûr.

En effet, à l’issue des élections politiques du 30 décembre 2018, Le FCC a obtenu une majorité écrasante à l’Assemblée nationale, au Sénat et dans les Assemblées provinciales. Il détient aussi la quasi-totalité des gouverneurs de province et les gouvernements provinciaux.

Certes le FCC et le CACH ont conclu un accord politique pour gouverner ensemble, à travers ce qu’ils appellent un Gouvernement de coalition. Mais cet accord politique ne signifie pas qu’on fera abstraction de la position majoritaire du FCC par rapport au CACH dans la nomination du Premier ministre et la formation du Gouvernement. Bien au contraire.

En effet, dans la pratique, vu la position de faiblesse politique actuelle du Président de la RDC, je ne vois pas le Front Commun pour le Congo ((FCC) accepter de perdre sa haute main sur les ministères régaliens de l’Etat et certains postes clés au profit du Président de la République et de son camp politique. Le Président sortant, en politicien avisé, avait bien pris soin de nommer, à des hautes fonctions et emplois civiles et militaires de l’Etat, ses proches et fidèles.

Ainsi, bien que n’étant plus Président de la République, Joseph Kabila, sénateur à vie, restera particulièrement vigilant et sourcilleux sur les nominations auxquelles procédera le Président élu. Il aura toujours son mot à dire, même officieusement, soit pour approuve,r soit pour désapprouver certaines nominations. Il n’est pas certain que le clan de Kabila, qu’on appelle aujourd’hui avec humour de Kabilie, restera inerte et les bras croisés si le Président Félix Antoine Tshilombo Tshisekedi décidait de remplacer tous les proches de Kabila aux postes clés par les siens dans les domaines sécuritaires, des mines, des finances, des affaires étrangères, de la défense etc. Cette sorte de grand remplacement ne sera pas du tout accepté par le FCC et son leader.

Il y aura, inéluctablement, plusieurs frictions en perspective, entre le FCC et le CACH au sujet des nominations à de hautes fonctions et emplois civils et militaires. Félix Antoine Tshilombo Tshisekedi sera très vite confronté à la difficulté de l’exercice quotidien du pouvoir, au sommet de l’Etat, lorsqu’on n’a pas de majorité parlementaire permettant d’avoir un Premier ministre et un Gouvernement issu de ses rangs et dont la tâche principale sera de mettre en œuvre son programme électoral. Qu’on ne se berce pas d’illusions. Si le FCC et la CACH ont conclu un accord politique, l’UDPS et l’UN, partis composant le CACH, ne font pas, toutefois, partie du groupement politique qu’est devenu le FCC. Or le FCC dispose d’une écrasante majorité au Parlement qui lui permet de former son Gouvernement sans ministre du CACH.

Déjà, s’appuyant sur l’article 78 alinéa 1er de la Constitution de la RDC, le FCC exige, avec raison, que le Premier à nommer soit issu de ses rangs. Mais une fois le Premier ministre nommé et le Gouvernement formé, le Président de la RDC aura-t-i l, pour autant, les mains libres pour Présider aux destinées de son pays sans entraves ou blocages. Certainement pas. Il restera sous le contrôle étroit du FCC et de Kabila qui lui fixeront certaines lignes rouges à ne pas dépasser dans son action. C’est du reste déjà perceptible.

Je ne pense pas que le futur Premier ministre, issu du FCC et son Gouvernement, se feront hara kiri, en détruisant complétement tout ce qui a été mise en place par Kabila, avant son départ du pouvoir.

Certains congolais se sont réjouis, peut-être un peu trop vite à mon avis, du fait que, depuis l’indépendance de la RDC, c’est bien pour la première fois qu’il y a une véritable alternance politique pacifique et civilisée au sommet de l’Etat.

Ce qu’on oublie de relever, cependant, c’est le fait que cette alternance ne s’est faite que de manière personnelle, c’est-à-dire, par l’arrivée d’un nouveau Président de la République qui succède à son prédécesseur. Sans plus. Or une alternance politique ne saurait être réduite au départ du pouvoir de celui qui assumait la plus haute charge de l’Etat. Elle doit, au contraire, être plus large, multiforme, multidimensionnelle et multisectorielle. Autrement dit, une vraie alternance politique se doit d’être systémique et non pas simplement personnelle ou personnalisée. Il est absurde de prétendre avoir réussi une alternance politique, par le seul départ d’un ancien Président de la République, alors que tout son système demeure en place. C’est ainsi que les algériens, après avoir obtenu la démission d’Abdelaziz Bouteflika, continuent d’exiger le départ de tout son système. C’est pour la même raison que les soudanais, ayant réussi à faire démissionner El Béchir, poursuivent leurs manifestations pacifiques, afin d’obtenir des militaires la transmission rapide du pouvoir aux civils. Cette exigence permet d’obtenir l’éloignement des représentants de l’ancien système des affaires de l’Etat. Ces deux exemples nous montrent bien que les algériens et les soudanais ont perçu cette ruse et ce piège à cons de la part des représentants du système. C’est pour cette raison qu’ils ne se satisfont pas du seul départ de leurs anciens Présidents de la République.

Mais s’agissant de la RDC, le vrai changement dans la gouvernance et le système mis en place par Kabila ne me paraît pas être facile à impulser. Je crains que les incantations sur le changement et l’alternance ne s’effondrent sur le mur de la réalité de la pérennité d’un système inique et répressif et de la continuité d’une même politique génératrice de davantage de misère noire et de précarité innommable des congolais, dans un pays considéré pourtant, à juste titre, comme un scandale géologique, à cause de la très grande richesse de son sous-sol.

Dans ces conditions, l’alternance au sommet de l’Etat, tant souhaitée par les congolais, ne peut être qu’un mirage ou une illusion. Réussir un vrai changement dans la gouvernance du pays, par la lutte implacable contre les anti valeurs, l’instauration d’un véritable Etat de droit et d’une démocratie pluraliste est un défi de taille pour Félix Antoine Tshilombo Tshisekedi. Sa tâche sera d’autant plus difficile voire impossible que le Président sortant avait pris soin de mettre en place une stratégie qui lui permettra de continuer à jouer un rôle, non négligeable, dans la conduite des affaires de l’Etat et de peser, de tout son poids, pour influencer la prise de certaines décisions importantes dans le sens qu’il souhaite.

Ce dernier, qui ne s’est résolu à quitter le pouvoir qu’après moult tergiversations ou finasseries et répressions sanglantes des manifestations pacifiques des congolais, n’était pas aussi stupide au point d’accepter de partir du pouvoir et de ne plus en avoir la moindre emprise. Son départ du pouvoir n’a pas eu pour corollaire sa mort politique ou son désintérêt pour la gestion de la chose publique. Bien au contraire. Tapi dans l’ombre, il continuera à tirer les ficelles, en jouant le rôle de vrai marionnettiste, sa marionnette étant à la Présidence de la République. Il aura aussi une influence certaine sur le Gouvernement qui sera formé. C’est lui qui désignera le candidat du FCC au poste de Premier ministre de la même manière qu’il l’a fait pour Madame Mabounda, élue récemment Présidente de l’Assemblée nationale. Sa candidature a été quasiment imposée par Joseph Kabila, à la grande surprise des ténors et caciques de son parti et de son groupement politique. Il est hautement improbable que le candidat du FCC, au poste de Premier ministre, puisse être désigné sans la décision ou, à tout le moins, sans un avis favorable de Joseph Kabila. Il demeure incontournable sur plusieurs questions et le Gouvernement va, sinon toujours, du moins souvent, se référer à lui.

Je ne peux pas terminer cet article sans me poser les questions suivantes :

  1. En permettant au kabilisme, honni par la majorité des congolais, de se perpétuer, Félix Antoine Tshilombo Tshisekedi peut-il encore se revendiquer de l’opposition politique ?
  2. N’est-il pas en train de faire phagocyter son parti politique par le FCC ?
  3. N’a-t-il pas compromis la véritable alternance politique, qui était attendue, et déçu tous les espoirs des congolais qu’il a finalement trahis ?

Accéder au sommet de l’Etat, au prix des pires compromissions et renoncements, au détriment des attentes des congolais et de la véritable alternance politique, c’est ce que Félix Antoine Tshilombo Tshisekedi aurait dû se garder de faire. Hélas.

Une véritable alternance politique en RDC reste encore une conquête à réaliser par les congolais. Ils continueront certainement à se battre pour qu’elle devienne une réalité dans leur pays.

Roger Yenga

Juriste et écrivain.

Secrétaire national chargé des droits de l’homme et de la culture démocratique de la Convergence Républicaine pour le Développement.

Adhérent de la Fondation René Cassin-Institut International des Droits de l’Homme de Strasbourg (France) et de l’Association des amis de la Fondation.

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8 réponses à LE MIRAGE DE L’ALTERNANCE POLITIQUE EN RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO

  1. val de Nantes dit :

    Souvenez vous de ma brillante antienne, selon laquelle, la fonction présidentielle est un miroir aux alouettes, antant la supprimer pour institutionnaliser la fonction de premier ministre, cadenassé par les parlementaires….
    Voilà chers amis, la réflexion lumineuse d’un ingénieur habitué aux difficultés les plus complexes auxquelles il a toujours apporté des solutions techniques…

  2. Louamba Georges dit :

    Kabila, en créant le FCC, avait créé une machine à broyer ses adversaires.Les adversaires qui étaient incapables de préparer en même temps la présidentielle, les législatives et les régionales. En acceptant la coalition, l’Udps se fait littéralement manger par le FCC. Tshisekedi est assuré d’un second mandat car il sera le seul candidat de la plateforme FCC-UDPS. Kabila avait prévu la gouvernance jusqu’en 2038 en Rdc. Les 2 prochains mandats présidentiels seront encore sous son contrôle. C’est lui le gardien du temple. Surtout que les De Villepin, après avoir mis le Congo Brazzaville à sac, ils ont élu domicile à Kinshasa ! Il faut un bon gardien de la maison sachant que Félix se laisse envoûter facilement.

  3. Pascal Malanda dit :

    Nous Congolais, arrivons mal à cacher notre jalousie à l’égard de nos frères de la RDC qui ont réussi à obtenir un changement à la tête de leur pays. Nous qui affirmons avec tant de suffisance à propos de Sassou que le poisson pourrit par la tête, avons l’arrogance de déclarer que la RDC sans Kabila à sa tête reste égale à elle-même. Et cela, le jour où un homme d’affaires indien, habitué à la corruption sous Kabila a été arrêté au moment de remettre 450.000 dollars en espèce à un douanier pour obliger ce dernier à jeter à la poubelle une taxe de 10 Millions de dollars. Le monsieur avait sous-évalué sa marchandise en faisant une fausse déclaration. On peut imaginer le préjudice subi par notre immense voisin pendant des années et par des milliers de prédateurs. https://www.youtube.com/watch?v=KFO28qhuXR4

    On aurait bien aimé avoir au Congo-Brazza une alternance même à minima qui redistribue les cartes politiques. De nombreux Congolais avaient bien voulu avoir Mokoko à la tête du pays, même si le PCT avait gagné les législative. À Kinshasa, 100 jours après l’arrivée de Tshisekedi au pouvoir, on observe quelques timides changements, tant sur le plan politique (libération des prisonniers) que sur le plan du développement.

    Les dictatures et les autocraties sont des systèmes cruels et jouissant d’une forte inertie. Elles ne disparaissent pas du jour au lendemain. Nos frères de la RDC ont fait un pas dans la bonne direction en obtenant une alternance. En tout cas, ils ont fait mieux que nous en 2016 où nous n’avons pas obtenu l’alternance souhaitée, mais avons vécu une guerre du Pool dévastatrice. Pendant que nous n’arrivons même pas à obtenir un petit dialogue sincère entre nous depuis des décennies, nous avons l’indécence de critiquer nos voisins après 100 jours à peine. Cela frise la jalousie primaire.

    Souhaitons à nos voisins un peu plus de chance que nous. Oui, en 1992, on avait obtenu l’alternance totale puisque le PCT et son chef avait quitté le pouvoir. Nous savons tous la suite amère dont nous payons aujourd’hui encore le prix. La RDC n’est pas sortie de l’auberge, mais elle est logée à meilleure enseigne que sa petite voisine qui s’apprête à revivre ses cauchemars habituels en 2021.

  4. Val de Nantes. dit :

    Pour être au même étiage démocratique que nos voisins Rdceens ,nous devons jouer une note musicale ayant la même partition .
    Sassou a inoculé au sein de la population le venin ethnique qui désarticule l’élan patriotique de sa destitution .
    Jalousie ,peut-être pas ,mais admirer le soft démocratique dont ils ont été capables ,oui.
    Il n’en demeure pas moins que ,cette alternance présidentielle n’est en rien synonyme de la réduction de la paupérisation endémique de ces populations désabusées .
    On vote pour améliorer le sort social et non pour embellir la façade démocratique d’un pays .
    Ine fine ,c’est une satisfaction á minima qui prolonge le supplice social dont je me garderai de me réjouir .
    Proposez leur ,cher Malanda@ ,une solution institutionnelle qui prenne en compte leurs préoccupations factuelles et cette population vous en saurait gré .

  5. Pascal Malanda dit :

    « Proposez leur ,cher Malanda@ ,une solution institutionnelle qui prenne en compte leurs préoccupations factuelles et cette population vous en saurait gré. »

    Cher Val de Nantes,

    Modestie et humilité obligent, je ne vois pas comment je peux aller proposer à nos frères de l’autre rive, ce que nous n’arrivons pas à réaliser chez nous. Comment aller ôter la paille dans leur oeil à eux qui ont réussi une « alternance », tandis que la poutre de l’autocratie est encore dans notre propre oeil?

    Ils ont fait un premier pas fragile dans la bonne direction, souhaitons-leur la chance d’avancer là où nous avons échoué lamentablement à cause du repli ethnique.

  6. OYESSI dit :

    Un changement dans la continuité n’a jamais été un changement. Tshisekedi Félix a n’a voulu que le pouvoir pour le pouvoir et non le changement. Kabila qui l’a voulu garder pour lui bloque le pays. Ce n’est pas de la jalousie en le disant. Je vais régulièrement à Kinshasa depuis cette élection. Je discute beaucoup avec des amis qui sont dans la sphère politique. La RDC est dans une impasse terrible au point où l’on se demande comment cette aventure de Tshisekedi va se terminer parce que dans son propre camp les voix commencent à se lever pendant ce temps le pays continue à être piller et Kabila ne lâche rien.
    Cette alternance n’en a pas une sinon un jour au Congo chez nous, Sassou pourra faire la passe à Anguios le maillon faible de l’opposition, on applaudira que nous avons obtenu l’alternance.

  7. Anonyme dit :

    Je souhaite bonne chance au peuple de le RDC une belle réussite et plein succès dans leur alternance ainsi le voleur génocidaire sera de plus en plus marginalisé dans la région
    Que le créateur leur vienne en aide

  8. kikadidi leo dit :

    bravo au grand congo pour la reussite de changement bravo a m bemba bravo a katoumbi pour avoir laisse le favori dans les sondages representer l opposition felicitations au president kabila et enfin felicitations au president tshisekedi.

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