LITTÉRATURE : La colère du fleuve, 2è recueil de nouvelles de Prince Arnie Matoko

Après son premier recueil de nouvelles, Un voyage à New York publié aux éditions L’Harmattan en 2016, Prince Arnie Matoko nous revient avec La colère du fleuve qui nous plonge dans certaines réalités africaines en général et de sa société en particulier. Sept récits qui mettent en relief certaines turpitudes sociales et sociétales que vivent ses personnages. Immersion de ces textes qui se fondent sur deux principaux axes thématiques : le monde des jeunes et les soubresauts des politiques africains. Un autre regard critique sut ce texte.

Une jeunesse fragilisée et naïve

Une grande partie des personnages qui évoluent dans cet ouvrage appartient à la couche juvénile comme on peut le constater dans « L’expulsé » avec  le destin dramatique de Zola Mambou qui a tenté d’aller clandestinement en France en passant par la Méditerranée. Malheureusement il se voit refoulé dans son pays : il a été interpelé par la police qui a découvert sa clandestinité dans Paris. Aussi, se met-il à philosopher dans l’avion qui le ramène au bercail, regrettant amèrement de n’avoir pas respecté les conseils de son cousin  Poutou Bongo qui l’avait interdit de sortir de la maison : « Frérot, tu ne dois pas sortir de la maison (…) jusqu’à ce que ta situation soit régularisée » (p.24). Hélas ! Notre héros ne s’en prendra qu’à lui-même : « (…) Je le sais et je regrette profondément le fait que je n’ai pas voulu t’écouter lorsque tu me conseillais de ne pas sortir (…). Si seulement je t’avais écouté » (p.20). Aussi, dans ce récit se résume le rêve brisé d’un jeune Africain sans papier en France. La jeunesse est aussi présente dans les deuxième, troisième et quatrième récits où les héros se présentent sous différentes positions sociales et sociétales. Le jeune Tanga Mingui se confronte aux turpitudes du monde du travail de son pays. IL se fait gruger par un ami Moutounta qui serait  un « Attaché aux Questions générales au Ministère de la Fonction publique ». Il ne peut supporter l’ignominie de ce dernier qui l’a escroqué car son intégration dans la Fonction publique n’a pas lieu, ce qui va lui provoquer un grand coup émotionnel : « Il parcourut tous les textes d’intégration (…) il ne vit pas son nom (…). Tanga Mingui s’évanouit et tomba à même le sol. Il venait de subir un AVC » (p.32). La jeunesse dans La colère du fleuve, un élément de l’inspiration de l’auteur qui le situe dans son propre pays quand on se réfère à la référentialité de son univers diégétique. Le héros de « La rue des sorciers » est un jeune homme qui raconte  les mésaventures d’une vieille femme menacée car appartenant à une bande de sorciers qui s’en prendraient aux jeunes : « Nous formons une association occulte des sorciers dans le quartier (…). Nous faisons en sorte que les jeunes ne travaillent pas, les filles ne se marient guère et les élèves ne réussissent pas à l’école » (p.55). Mais cette histoire qui se superpose sur un personnage ayant vécu, le chef coutumier Tâ Kéoua, nous rappelle quelques réalités sociologiques congolaises des jeunes en face de la génération de leurs parents. La jeunesse dans La colère du fleuve, c’est aussi la naïveté des sentiments qui pousse les garçons à confondre l’amitié et l’amour. Encouragé par ses amis de l’école qui lui font croire que son amie Flavie, qui lui exprime une amitié sincère, l’aime sentimentalement, le jeune Narcisse déclare naïvement son amour à cette dernière. Quelle ne sera pas sa surprise et sa déception quand sa déclaration d’amour rendra perplexe la jeune fille. Il est repoussé froidement : « Narcisse, je te jure, il ne faut plus me causer (…). Quand tu me verras à l’école ou partout, passe pour toi, fais comme si on ne s’était jamais connus » (p.78). Ainsi, va s’effacer peu à peu les rapports d’amitié entre les deux élèves, et Narcisse de perdre tristement sa meilleure amie.

Politique et image d’une Afrique décadente

Comme la plupart des récits des écrivains de la nouvelle génération, Prince Matoko n’échappe pas à la thématique politique qui épouse les réalités africaines. Dans « Un fou pas comme les autres », se révèle une pratique sociétale malsaine : « On entendait généralement dire que les grands hommes respectables et riches se livraient à des pratiques occultes en couchant avec des folles ou des cadavres de femmes »(p.85). Ironie du sort, Mayela qui a sauvé une femme d’une « boucherie sexuelle »,  sera pris à son tout pour un fou : il est accusé par le gouvernement  d’avoir porté atteinte à un haut responsable du pays : « le journaliste se contenta (..) de rabâcher la version du gouvernement selon laquelle Mayela serait arrêté pour avoir agressé physiquement (…) monsieur le Premier ministre » (pp.90-91). Histoire rocambolesque quand Mayela, pris pour un fou, est incarcéré avant de passer devant un tribunal. La caricature de l’homme politique qui adore le paraître plus que l’être se découvre dans « Le soleil de Fleuville » à travers le style burlesque qui nous rappelle la « manière d’écrire » du romancier Dongala : « Donc, je disais qu’il y avait des tas de militaires, de gendarmes et de policiers partout, lourdement armés, gâchette prête à lâcher et visages noircis par la canicule quotidienne tels des gens couverts de charbon » (p.101).

L’image du fleuve

Dans le texte éponyme, on remarque le fantastique quand, contre toute attente, le fleuve se met en colère mystérieusement, empêchant ainsi le gouvernement de rapatrier les étrangers de l’autre rive. Aussi le texte de rappeler le vivre-ensemble d’un seul et même peuple séparé accidentellement par le fleuve et le partage du continent par la colonisation.

Les textes de Matoko apparaissent comme des déformations du réel par rapport à sa conception personnelle de l’écriture. Et c’est là, la spécificité de l’auteur quand il ajoute une part de fiction dans la dimension référentielle comme dans « La rue des sorciers », spécificité que l’on peut aussi découvrir dans son premier recueil de nouvelles, Un voyage à New York.

Noël Kodia-Ramata

  • Prince Arnie Matoko, Lacolère du fleuve, éd. Renaissance Africaine, Paris, 2018
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