Brazzaville, ma mère : Premier roman de Bedel Baouna

Journal intime ? Roman journal ? Une autobiographie romancée car la narratrice rapporte sa propre histoire ? Roman réaliste car mettant en exergue quelques reflets du Congo actuel. Des questions qui trouvent leurs réponses après lecture de ce texte de Bedel Baouna qui révèle par son style une autre dimension du roman congolais.

Brazzaville, ma mère apparait comme l’auto-présentation d’une femme abandonnée par une mère désinvolte ; elle est emmenée à Paris par son oncle qui voudrait la protéger de la vie hasardeuse de sa mère. Devenue journaliste et travaillant à Paris pour un magazine, elle décide de retourner à Brazzaville après avoir y passé un bref séjour aux côtés de sa mère. Elle se propose d’y travailler comme correspondante de son magazine. Commence alors l’étrange destin de l’héroïne, destin qu’elle voudrait traduire dans un roman qu’elle compte écrire au fur et à mesure qu’elle redécouvre sa mère et son Congo natal.  Elle s’y confronte au véritable personnage de sa mère, une femme énigmatique qui serait le personnage principal de son roman, une femme autour de laquelle gravitent principalement son homme Jean Ngo, sa deuxième fille Annie et Florent, jumeau et neveu de Jean Ngo. Aussi voit-on ces personnages évoluer dans la haute société congolaise influencée par la politique.

Jeanne : une femme pas comme les autres

C’est le personnage qui semble se disputer la vedette avec l’héroïne du roman. Tout en se découvrant, la narratrice découvre petit à petit le personnage de Jeanne, sa mère. Le récit qui avance comme un reportage dont les quotidiens de la jeune journaliste sont datés, nous emmène graduellement vers d’autres révélations à propos du destin des hommes et femmes qui fréquentent Jeanne. Professeur de philosophie qui s’est intéressée à la politique, elle est obligée de se salir les mains comme l’un des personnages des Mains sales de Sartre. Même la fille ne comprend pas pourquoi sa mère a un engouement pour une certaine littérature : « Les classiques russes (et français), Maman en est friande. A l’œuvre de Dostoïevski » (p.14). Sa fille est inquiétée par son comportement et son mode de vie de femme qui a réussi matériellement. Elle aide les personnes déshéritées auxquels elle distribue d’importantes sommes d’argent : « De ma mère, je sais qu’elle est l’une des plus grandes fortunes du Congo, peut-être même la première » (pp.50-51). Mais cette femme énigmatique qu’est Jeanne sera le personnage central du roman que se propose d’écrire sa fille sur sa vie.

Florence à la découverte de soi-même à travers sa mère

Elle découvre sa mère quand elle est déjà grande femme ; à deux ans, son oncle l’avait soustraite des mains de sa mère pour l’emmener à Paris. Comme on peut le voir, son destin sera défini par le trajet initiatique Paris-Brazzaville et les brefs séjours dans le nord du pays et à Kinshasa. C’est par l’intermédiaire d’autres personnes tels sa sœur cadette Annie et son oncle qu’elle va pénétrer plus tard l’intérieur énigmatique de sa mère, qui serait aussi citée dans son projet d’écriture : « C’est décidé, j’insérerai dans [mon roman] un peu de moi. Sinon, ça n’aura aucun sens. Je me servirai de ma propre vie pour raconter la sienne. La sienne à défaut de la connaître totalement, je l’ai inventée » (p.50). A Brazzaville, loin de faire son travail de journaliste, elle va plutôt aller de découverte en découverte sur l’énigmatique personnage de sa maman. C’est au cours de son séjour dans cette ville qu’elle se rend compte, trente cinq ans après qu’elle a une cadette métisse qui vit aussi, comme elle, à Paris. Celle-ci connait bien son père, contrairement à elle qui est à la recherche de son géniteur. Cette sœur cadette est venue passer ses vacances chez sa mère : « Florence, s’exclame sa mère avec un sourire débonnaire, je te présente Annie, ta sœur cadette. Je lui ai longuement parlé de toi » (p.90). Florence, surprise par cette nouvelle découverte, s’en prend à sa mère pour avoir caché à ses filles, pendant un long moment leur filiation : « Avoir caché à ses filles trois décennies durant leur lien de filiation, comment oser faire cela » (p.92). Hélas ! Avec Jeanne, tout est possible avec cette vie qu’elle a menée dans le monde politique du Congo qui lui donnera l’occasion de connaitre  le père de Florence.  Plusieurs personnes vont marquer le séjour de Florence au pays, parmi lesquelles un certain Claude qui va la faire connaitre, contre toute attente, son géniteur. Quand Jeanne réalise la relation de Florence et Claude qui n’est autre que son ancien élève au lycée, s’ouvre le chemin paternel de sa fille par le projet de mariage coutumier des deux tourtereaux. Il y aura  un problème de dot : « Personne ne nait seul. Florence m’a parlé de sa quête de racine paternelle… Je parie que quelque part dans un village vivent ses oncles paternels » (p.185). Et comme jusque là le père de la fille est supposé mort, c’est vers la famille paternelle qu’il faudra se diriger  pour respecter la coutume en ce qui concerne la dot. Quelque temps, Florence rencontrera son père, dans des conditions on ne peut plus extraordinaires. Et quel ne sera pas son bonheur avant de rentrer à Paris quand son père va l’emmener dans son village du nord Congo.

Brazzaville, ma mère : des référentiels topographiques

Contrairement à certains auteurs qui  maquillent la géographie des véritables villes et pays dans leurs ouvrages de fiction, Bedel Baouna nous révèle ici la ville de Brazzaville avec ses réalités géographiques. Aussi, Bedel Baouna parait comme l’un des écrivains congolais de la nouvelle génération qui nous présente l’actuelle de Brazzaville comme une succession de cartes postales, comme un film sur la ville.  A travers son héroïne Florence, l’auteur promène le lecteur dans Brazzaville intramuros dont les lieux visités existent réellement dans la topographie de la ville. Florence se retrouve dans les lieux qui nous rappellent le domicile de l’illustre écrivain Sony Labou Tansi à travers les confidences de son père : « Nous tournons par une petite rue à droite et gagnons la rue Mbemba Hyppolite (…). Ici chez l’auteur de La parenthèse de sang et Je soussigné cardiaque » (p.197). Dans ce roman, rares sont les lieux inventés pour les besoins de la fiction. L’auteur se transforme en reporter pour filmer quelques lieux mythiques de Brazzaville ; des endroits dont la présence est visiblement palpables dans la ville : « Je lui [son père] réserve une chambre à l’hôtel Le Phoenix, mitoyen du ministère de l’Enseignement primaire » (p.193). Dans son récit, l’auteur fait balader ses lecteurs dans les autres sites célèbres de Brazzaville tels l’Université Marien Ngouabi (p.12), La main bleue (p.94), « la mythique salle de représentation théâtrale le Cefrad et le palais présidentiel » (p.76), les quartiers emblématiques de Bacongo et Makélékélé (p.194), la banlieue Mafouta où vit l’oncle de Florence (p.87). La ville de Brazzaville, présentée aux lecteurs dans ses réalités géographiques, reflète les réalités sociopolitiques de ses habitants.

Le sociopolitique au vitriol

Brazzaville, ma mère nous livre les Brazzavillois en général, du simple citoyen à l’homme politique dans leur nudité sociale et sociétale. A certains moments, l’auteur devient de moins en moins romancier pour prendre la place du sociologue. Il décrit une société congolaise qui est en train de perdre quelques-unes de ses valeurs ancestrales comme le respect des morts : « La veuve se soucie beaucoup plus de son corps que l’épave de son mari. Maquilleuse de renom – sa peau est vraiment claire sous l’effet de l’hydroquinone – , elle traine une tonne de bijoux et d’accessoires (…). Elle porte une robe turquoise, qui dessine les contours de ses cuisses » (p.132). Au cours de son séjour au pays natal, l’héroïne, qui a quitté le Congo depuis plus d’une trentaine d’années, se confronte à un autre phénomène : la prolifération des églises de réveil qui phagocytent tout Brazzaville : « Les Congolais sont bernés, lésés. Pis ils ne croient plus en rien. (…) [Les églises] de réveil ont envahi les rues, elles nous empêchent de dormir tant leurs nuisances (…) ne s’arrêtent jamais » (p.50). Et c’est dans cette ville où l’on constate les émergences politiques plus ou moins ténébreuses comme l’arrivisme. Jeanne a gagné sa fortune en s’intéressant à la politique ; les acteurs politiques, par leur cupidité, ont provoqué des horreurs : « La cupidité a fabriqué des femmes et des hommes [politiques] ventrus (…), ils ont envoyé les jeunes à la guerre de juin 1997 » (p.49). La politique dans ce roman, c’est surtout l’énigmatique destin de Paul Ngo alias Jaurès qui sera tué, parce que n’ayant pas compris suffisamment qu’il fallait se salir les mains en politique, ce que va constater Jeanne : « Quant à Jaurès, il était trop bon pour faire la politique (…). Alors, toute sa vie, il faut en sacrifier d’autres » (p.188). D’ailleurs l’une de ses fille n’acceptant pas son mauvais, va révéler plus tard comment leur maman avait procéder pour éliminer Jaurès. Dans cet univers politique de son pays, le récit, à travers ses personnages, n’hésite pas à s’en prendre aux mauvais acteurs politiques : «Une révolution tribaliste, discriminatoire qui n’a servi que les intérêts d’une bande de villageois complexés » (p.38). Et un peu plus loin, sont donnés des conseils à la classe politique pour le bien être de la société congolaise : « (…) à Brazzaville, il faut être rigoureusement formé. Une compétence et une expérience à mettre sur un CV et que tout employeur devrait prendre en compte » (p.39).

Brazzaville, ma mère, un roman des romans

Le projet littéraire de Florence, Le roman de ma mère, apparait comme une mise en abyme dans le roman au premier degré qui est Brazzaville, ma mère.  Aussi, on remarque le texte est plus proche du discours que de la narration avec la prédominance du temps présent.  Jeanne et Florence sont presque omniprésentes dans tout le roman qui prend un caractère féministe au fur et à mesure que l’on avance dans la diégèse. En comparant par exemple Jeanne à Agrippine, l’auteur donne une autre spécificité à son personnage. Par le nombre obsédant des ouvrages littéraires (congolais et étrangers) cités dans ce roman, se dégage clairement la grande culture livresque de l’auteur. De la particularité de ce roman, on peut aussi affirmer sans risque de nous tromper, que nous sommes devant un des romans congolais qui traite avec minutie l’actualité sociopolitique du pays ; parfois avec un pleure rire qui nous fait penser à Jazz vin de palme et aux Petits garçons naissent aussi des étoiles d’Emmanuel Dongala. Se dégage l’ironie politique dans ce roman quand le regard critique de l’auteur va de l’imagination à la dérision ; et ces deux instances narratives a crée le personnage du Sultan dans la vie de Jeanne, personnage qui cadre bien avec le référentiel africain : « Pis, le pétrole et le bois auront foutu le camp. Le soleil y sera devenu moins chaud. Le Sultan sera toujours au pouvoir, de même Jeanne, puisque qu’ils se disent éternels et immortels » (p.219).

Pour conclure

Brazzaville, ma mère est un roman polyphonique, un récit linéaire dans le temporel avec une succession d’événements qui sont datés, mais difficile à saisir comme un tout à cause de la prolifération d’ellipses. L’histoire rapportée par Florence dure approximativement dix mois (de décembre 2009 à octobre 2010) avec plusieurs « absences diégétiques ». On remarque par exemple, pendant le mois de juin, une ellipse de trois jours entre le 3 et le 7 juin 2010. La multitude de destins que nous livrent les personnages présents (Jeanne, Annie, Florence, l’oncle Al…) et ceux qui sont absents tel Jean Ngo dans le coulé narratif, devient l’une des caractéristiques du style de l’auteur. Une nouvelle technique narrative dans la prose congolaise. Ce roman, étant riche en thèmes, pourrait appeler d’autres analyses textuelles. On pourrait par exemple étudier le merveilleux et le fantastique à travers le rêve du lion de Florence et la vie énigmatique de son père, l’intrusion de la littérature orale (titres de quelques  chansons congolaises (pp.34, 110, 118…) dans le texte. Avec ce roman, l’auteur Bedel Baouna mérite d’être placé dans la lignée de ses aînés tels Guy Menga, Henri Lopes, Emmanuel Dongala et plus près de nous Alain Mabanckou, qui sont entrés dans la création romanesque avec des œuvres remarquables.

 Noël Kodia-Ramata

  • Bedel Baouna, Brazzaville, ma mère, éd. Le Lys bleu, Paris, 2019, 18,20€
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1 réponse à Brazzaville, ma mère : Premier roman de Bedel Baouna

  1. Loathey dit :

    Merci Noel pour cette revue de ce premier roman de BB qui parait interessant. Je me donne le temps de lire avant de commenter, mais d’ores et deja chapeau a l’auteur!

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