DANSE DE ZORBA ENTRE LES DEUX CONGO, ENTRE TSHISEKEDI ET SASSOU NGUESSSO


Félix Tshisekedi hier chez Denis Sassou Nguesso

L’Afrique centrale, les deux Congo en l’occurrence, n’en finit pas avec ses luttes de pouvoir. Alors que dans les deux pays, les plaies d’hier sont loin d’être cicatrisées, Sassou Nguesso, trente-cinq au pouvoir et qui semble au bout du rouleau et Tshisekedi, qui y a accédé par combinaison politique il y a moins de deux ans mais semble déjà saturé, se sont retrouvés pour la recherche de la potion du bonheur…

À la recherche du bonheur, ou plutôt du bonheur de ses compatriotes pourrait-il préciser, informe le journal Africa Intelligence (ex La lettre du Continent), du mardi 10 novembre, le président Félix Tshisekedi de la RDC s’est déplacé au Congo-Brazzaville, sous le prétexte des obsèques de l’ancien président Yhombi, à la « recherche du soutien de Sassou », dans le bras de fer désormais ouvertement engagé depuis le 23 octobre dernier, contre son allié d’hier, Joseph Kabila. Un bras de fer attendu en fait, puisqu’inévitable, en raison d’une alternance simulée née fin 2018 (notre réflexion : « RDC : la rançon d’une alternance simulée », in Mediapart, 26 octobre 2020).

Une recherche du bonheur dont il n’a pas le monopole dans la sous-région car, autant après bientôt deux ans d’une présidence de blocage, de peaux de bananes, d’humiliation et de frustration, Tshisekedi, clairement réduit à l’inauguration des chrysanthèmes, en a ras-le-bol de cette symbolique présidence, autant Sassou Nguesso, sans perspectives positives (c’est un euphémisme), quasi non grata au sein de la Communauté internationale et traqué autant par une crise économique sans précédent, une lourde et anesthésiante dette, les institutions de Bretton Wood et la pandémie du Covid-19, s’ennuie lui également dans une tristesse infinie, presque une prison qui ne dit pas son nom.

Ainsi, et s’en doutant plus ou moins, Tshisekedi, en allant chercher une partie de son bonheur auprès de l’encombrant isolé qu’est Sassou Nguesso, indirectement, lui rapporte un peu de bonheur et, pour ainsi dire, comme le rappelle le journal, celui-ci « jubile à l’idée d’être une nouvelle fois au centre du jeu des conflits régionaux ». Le seul dossier Libyen dont il s’occupait au plan continental ayant clairement évolué en faveur de sa marginalisation, de la désuétude de ses services réellement symboliques jusque-là.

C’est donc, de façon évidente mais discrète, à la recherche d’une authentique « Danse de Zorba » que se sont lancés, se sont invités les deux protagonistes, danse caractéristique de ceux qui en ont marre de broyer du noir, de sombrer dans le blues, de tourner en rond, pour espérer retrouver un rebondissement ou tout au moins s’insuffler le bonheur d’un moment, comme le rappellent les extraits de ladite et célèbre chanson de Dalida : « …Si tu veux couvrir de rose tout ce que tu vois en gris, si tu es vraiment morose, vient danser le Sirtaki, si tu veux que disparaissent tes soucis et les tracas…, vient danser avec Zorba, vient danser pour qu’on oublie que le jour se lèvera... ». On l’aura compris, « La danse de Zorba » a tout l’air d’un placebo, au mieux d’un ‘énergisant’, d’une artificielle euphorie dont la technique en plus, parce qu’elle n’est pas tout à fait la rumba habituelle, n’augure rien de bon.

Et, en vérité, l’un et l’autre, Kabila comme Tshisekedi, savent que l’homme d’Oyo, la ville natale de Sassou devenue capitale de fait du pays, et où il les a reçu alternativement, est un authentique et subtil maître-chanteur, mais aussi un fieffé égocentrique qui, dans toute situation, pense d’abord et avant tout à lui-même pour conserver son pouvoir, et donner l’impression d’être un poids lourd de la sous-région, un incontournable auprès des Occidentaux qui tiennent absolument à conserver celle-ci dans leur escarcelle. Et s’il n’a pas le monopole de ce profil et de cette ambition, il n’a, surtout, jamais hésité à brûler son pays, à sacrifier de dizaines de milliers de ses compatriotes, à entretenir l’instabilité cyclique sous le prétexte de la paix, au profit de sa visibilité et de sa pérennité.

Ainsi, contrairement aux apparences, Félix Tshisekedi, fils et fidèle de son père Étienne, n’a pas grande confiance en Sassou qui n’en doute pas moins, mais est allé le voir pour deux raisons essentiellement :

La première, et en connaissance de cause des capacités de nuisance de son interlocuteur, lui donner l’impression de satisfaire son surdimensionné ego en lui faisant comprendre qu’il reste incontournable dans la sous-région et compte sur lui, alors que dans son for-intérieur il est convaincu que c’est un vrai couteau à double tranchant. C’est, ainsi, sans avoir sérieusement confiance, beaucoup plus pour espérer récolter quelque chose de ce qu’il a dans le ventre sur ce qu’il connaît des stratégies de son prédécesseur Kabila, mais aussi pour essayer de le dissuader de ne pas trop combiner avec son adversaire/ennemi, dans les étapes à venir où tout est possible, y compris la stratégie militaire. Car, depuis les indépendances, l’histoire de ces deux pays est celle, constante, de la marchandisation, de la rentabilisation et livraison des réfugiés et célèbres opposants, mais aussi, et en sens inverse, celle d’une éternelle base arrière des opposants de chacun contre les régimes établis en face. Un marché et un mécanisme qui ont pris une envergure particulière au milieu des années 90, avec la sous-régionalisation des conflits, dont les régimes de Mobutu, de Lissouba, de Patassé principalement ont payé les pires frais. Les dernières accusations, il y a un an en gros, du régime quadragénaire Équato-guinéen contre le régime Centrafricain établi, sont venues démontrer que les suspicions de voisinage sont et restent intactes. Paranoïa autocratique aidant en plus. Le maître-mot de fonctionnement de ces régimes étant la souveraineté instinctive et irrationnelle, tout en entretenant un discours panafricaniste formel et frénétique, pour tacler les vrais panafricanistes.

La deuxième, non moins déterminante, est inséparable de la première, Kabila lui-même étant passé par Oyo quand il était accablé par la fin de ses deux mandats et la forte pression internationale. Ainsi, tout en cherchant donc à comprendre ce qui s’était tramé entre les deux (Sassou et Kabila), Tshisekedi essaie de semer le doute auprès de Kabila, et donc le dissuader de toute initiative de force, en faisant miroiter l’idée que Sassou peut lui avoir révélé quelques ficelles de la mèche, et donc l’avoir conforté. Plus vraisemblable, et contrairement à la proclamation du journal selon laquelle Sassou « n’a jamais eu de proximité avec Kabila », tout dirigeant congolais-brazzavillois n’a pas de choix face au dirigeant d’en face, et doit toujours rechercher sa confiance au moins apparente car, si le Congo, selon ce numéro spécial de la revue Politique Africaine (numéro 31, 1988), est la « banlieue de Brazzaville », il reste, avec ses quatre millions et demi d’habitants à peu-près et ses 342 000 km², un petit poucet devant le mastodonte qu’est la RDC, plus de 84 millions d’habitants sur 2, 345 millions de km², et de centaines de kilomètres de frontière presque totalement hors-contrôle techniquement.

Capitales « les plus rapprochées au monde » selon la phraséologie officielle et courante, Brazzaville plus particulièrement, moins de deux millions d’habitants, apparaît ainsi comme une banlieue de Kinshasa qui en compte près de quinze millions, et nombreux mouvements et opérations contre les régimes successifs de l’ancienne capitale de l’AEF ont souvent été menés, on l’a dit, depuis l’autre rive. Clairement, c’est plus le pouvoir de Brazzaville qui a besoin d’être rassuré que l’inverse en raison de l’inégalité flagrante des rapports de force et des capacités de nuisance, les talons d’Achille du régime de Kinshasa actuel ne résidant essentiellement que dans la précarité du pouvoir de Tshisekedi contrairement à celui de Brazzaville depuis longtemps installé, dans l’existence d’un prédécesseur dont les velléités de retour sont sans équivoque et qui a conservé l’essentiel des manettes du pouvoir et, non moins important, dans l’instabilité territoriale chronique depuis un quart de siècle.

De façon rationnelle donc, c’est par le panier des gages de l’un à l’endroit de l’autre, et surtout le poids et le degré de collaboration des parrains extérieurs que se régleront, pour ne pas dire se dicteront les arrangements entre les deux guidés et exécutants (Tshisekedi et Sassou) des puissances extérieures. Pour la petite et récente histoire, l’on se rappellera qu’au lendemain de la parodie de présidentielle de fin 2018 en RDC qui avait débouché sur « l’alternance simulée » entre Kabila et Tshisekedi, Jean-Yves Le Drian qui, avec d’autres puissances occidentales, avaient déjà jeté leur dévolu évidemment intéressé sur Martin Fayulu (le candidat de la Plate forme de l’opposition), proclamera, dépité, qu’ « il semble bien que les résultats proclamés ne soient pas conformes à ceux que l’on a pu observer ici ou là », puis de prolonger que « L’élection s’est achevée finalement par une espèce de compromis à l’africaine ». Trois mois après, et suite à sa réception à Kinshasa par Tshisekedi désormais installé comme président, c’est le discours contraire qu’il tiendra : « il y a eu une alternance,… Je la constate avec plaisir. Il y a eu une vraie élection démocratique validée par la Cour constitutionnelle et validée par l’Union africaine. Et cette alternance, qui est effective, se concrétise aussi par des actes. Ce n’est pas uniquement une alternance du discours »!

C’est dire comment et combien, à partir de sa nouvelle position, du trophée présidentiel acquis, Tshisekedi s’est attelé à l’exploiter au maximum, en appâtant ses détracteurs d’hier (camp occidental), en desserrant et perturbant les nœuds et réseaux tissés par Kabila dans l’appareil administratif, militaire et judiciaire (c’est l’objet des ordonnances de nomination de juillet dernier, qui a déclenché la colère du Premier ministre et de la majorité FCC dont le clou a été l’appel à la nation de Tshisekedi le 23 octobre pour une ‘Union sacrée‘) avant de quitter le pouvoir, en ressuscitant l’accord avec ses anciens associés de la « Plateforme de l’opposition » de Genève qui lui avait préféré Martin Fayulu comme candidat mais, cette fois-ci avec lui perché au pouvoir et donc au cœur du jeu politique, en théorisant « Une union sacrée de la nation » ; et, enfin, en l’occurrence, en esquissant l’anesthésie de l’une, et éventuelle, de ses bases arrières, le Congo de Sassou Nguesso.

Toutefois, Tshisekedi qui est resté longtemps avec son radical et rusé père sait que, quand il aura tourné le dos, Sassou laissera peut-être languir un peu Kabila pour voir et comprendre comment il réagit suite à cette visite, façon de monter les enchères, mais que par personne interposée, il s’empressera de faire comprendre à l’ex qu’il n’a peut-être pas lâché le morceau, mais que lui a intérêt à se reprocher de ses relais, pour des stratégies ultérieures qui, en définitive, se détermineront en fonction du plus offrant dans les gages de sécurisation et de consolidation du pouvoir, toujours.

C’est, peut-on déduire, le vrai règne de la supercherie car, chacune des trois parties sait qu’il ne faut pas gober et prendre pour argent comptant ce que l’autre lui dit, l’essentiel reposant uniquement, on l’a dit, sur le poids et la quantité de gages que chacun consentira à l’autre dans la conservation de son pouvoir.

Ainsi fonctionne-t-on dans la sous-région des dictateurs où petits mensonges, petites trahisons, chantages, manipulations et gages sont et restent les vrais maîtres-mots ! Si, comme le rappelle et pas à tort le journal, le bras de fer Rdcien peut permettre à Sassou Nguesso, désormais relégué pour une durée indéterminée dans la morosité et l’ennui, de retrouver du service, « d’être une nouvelle fois au centre du jeu des conflits régionaux », c’est-à-dire de revivre l’euphorie toujours par lui recherchée quel qu’en soit le prix, il n’est pas saugrenu de se demander pourquoi devrait-il volontairement raccourcir ce merveilleux moment, arrêter « la danse de Zorba » pour vite rechuter dans l’ombre et au placard ! La logique et l’expérience dans la sous-région ne démontrent-elles pas que c’est par les crises dont la sous-région est la presque terre d’élection qu’il a toujours réussi à minimiser au plan international sa propre toxicité, réguler et asseoir son pouvoir, et justifier encore son ‘savoir-faire’ et sa pérennité ! Tel fut principalement le cas entre 1997 (année de son retour criminel et sanglant au pouvoir) et 2001 justement où l’instabilité et la grave crise de la RDC, les déboires de Kabila père consécutives au renversement de Mobutu et aux caprices de ses alliés, lui avaient servi de paravent pour autant occulter les dizaines de milliers de crimes dans son pays que pour réussir à asseoir son pouvoir. C’est, ainsi, une aubaine pour le pouvoir Congolais qu’au moment où il est dans une impasse économique et politique, une fois de plus la RDC s’apprête à déterrer sa hache de guerre et, l’on imagine qu’il ne peut que s’en frotter les mains. Comment pourrait-il ne pas espérer se jouer des jeunes loups que sont Kabila Jr et Tshisekedi Jr à son profit, lui qui est passé expert dans le genre dans son pays mais aussi dans la sous-région, c’est un secret de polichinelle.

Une chose est sûre, il y a de fortes chances que ça tangue au royaume de la rumba, avec la délectation de certains cars, « L’Union sacrée » recherchée par Tshisekedi ne veut pas dire grand-chose tant que le FCC sous la houlette de Kabila reste uni et formellement majoritaire au parlement et dans les provinces. Il en demeurera ainsi même si Tshisekedi réussit sérieusement à ressusciter la Plateforme de l’opposition constituée à Genève. Encore faut-il que Martin Fayulu ait entre-temps digéré la trahison de Tshisekedi puisque, si ce dernier pourrait se targuer que c’était la meilleure stratégie pour destituer ou bousculer Kabila de la présidence et se retrouver dans la meilleure position sans ‘casser les œufs’ (même s’il a gardé quasiment tous les pouvoirs), Fayulu peut, à bon droit, lui opposer qu’il n’aura récolté que ce qu’il a mérité : une présidence sans prérogatives ou presque.

Plus fondamentalement, et politiquement, après la rude cohabitation nigérienne qui s’est brutalement terminée par la prise du pouvoir par l’armée en 1996 sous la houlette du général Ibrahim Baré Maïnassara (dont on connaît aussi la fin tragique en avril 1999), après le choix de l’ex- président Pascal Lissouba qui avait lui  opté en début de mandat de dissoudre l’assemblée pour obtenir une majorité parlementaire claire, avec les dérives connues ; après encore l’issue tragique de la cohabitation inaugurée par Kasa Vubu et Lumumba dès l’indépendance et qui s’est soldée on le sait par l’assassinat de ce dernier et ses compagnons et l’arrivée des militaires au pouvoir, après le choix fin 2018 d’une « alternance simulée », une cohabitation de raison dont le président Tshisekedi aujourd’hui vit et récolte les déboires, avec de perspectives incertaines, se trouve encore posé, soixante ans après les indépendances, le problème de l’aménagement des institutions politiques en Afrique, dont on ne peut que constater que l’on est encore loin d’avoir trouvé la potion idoine. La situation en RDC n’augure pas de bonnes perspectives intrinsèquement et pour la sous-région, c’est macroscopique. Si de la rumba traditionnelle et déphasée en l’occurrence, l’on est passé à « la danse de Zorba » qui n’est pas tout à fait dans les habitudes de ces pays, le réveil, après l’euphorie artificielle suscitée par la rencontre d’Oyo notamment, reste une grande et risquée inconnue….

Félix BANKOUNDA MPÉLÉ

Juriste, Politologue

Diffusé le 15 novembre 2020, par www.congo-liberty.com

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2 réponses à DANSE DE ZORBA ENTRE LES DEUX CONGO, ENTRE TSHISEKEDI ET SASSOU NGUESSSO

  1. Isidore AYA TONGA 100% Intérêt général dit :

    RDC: L’artiste musicien Tshiala Muana ( pros KABILA ) sort une chanson contre Felix TCHISSEKEDI ( Sans le citer nommément)intitulée INGRATITUDE . Cette dernière serait aux arrêts depuis ce matin ( 11h ) par les services de l’ANR ( agence nationale de renseignement – les services secrets de la RD-CONGO KINSHASA). RDC : la chanteuse Tshala Muana arrêtée/
    GÉOPOLITIQUE CONGO-B/RD: TSHALA MUANA DEZINGUE GRAVE FÉLIX TCHISSEKEDI POUR INGRATITUDE A J. KABILA: https://www.youtube.com/watch?v=qNOMN9_VEeA

  2. Val de Nantes dit :

    C’est la transmission du covidictature.

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