Matswa vivant : Anticolonialisme et citoyenneté en Afrique Équatoriale Française ( critique littéraire de Teylema Miabey)

Je viens tout juste d’avoir la primeur de lire pour vous, et en exclusivité, l’ouvrage inédit de l’historien congolais Didier Gondola intitulé Matswa vivant : Anticolonialisme et citoyenneté en Afrique-Équatoriale française. Jusqu’à présent tout ce que nous connaissions vraiment de Matswa nous vient des travaux de l’historien congolais Martial Sinda, l’auteur de Le messianisme congolais et ses incidences politiques. Je trouve cependant que le bouquin de Gondola dévoile un Matswa qui était un peu confiné dans le mystère. Voici ce que j’ai retenu de cet ouvrage volumineux : d’abord, Matswa était, selon les recherches du Professeur Gondola, pas seulement le premier nationaliste du Congo et un leader panafricaniste, mais aussi un activiste humaniste. Lors de son long séjour à Paris (1925 à 1940), avec évidemment un intermède de quelques années (1929-1935) lorsqu’il est interné au Tchad, Matswa défend aussi les intérêts des ouvriers parisiens. Il mène campagne pour des candidats de gauche qui militent en faveur de l’amélioration des conditions de vie et de logement du prolétariat parisien.

Ensuite, la revendication de la citoyenneté française semble bien soulignée par l’auteur. On a toujours pensé que Matswa était anti-français et voulait l’indépendance. C’est beaucoup plus compliqué que cela. En fait, il demandait avec vigueur que la citoyenneté française soit octroyée aux ressortissants de l’Afrique-Équatoriale française. Pourquoi ? Parce que Matswa, avant d’arriver en France, a passé près d’un an à Dakar où il se rendit compte que certains Sénégalais étaient citoyens français et votaient pour des députés noirs ! Il était aussi émerveillé de voir que Dakar et d’autres villes du Sénégal avaient des maires noirs, qu’il existait une bourgeoisie et une classe intellectuelle noires au Sénégal. Et puis, cette citoyenneté-là, Matswa la concevait comme impériale et non pas métropolitaine, c’est-à-dire non pas aux dimensions de l’Hexagone, la France, mais englobant toutes les « possessions » françaises. Autrement dit, pour Matswa être Français n’interdit pas que l’on reste Africain, que l’on revendique sa propre identité africaine. C’est vraiment une citoyenneté impériale, puisque Matswa adhérait à l’idée de « la plus grande France ».

Enfin, la dernière analyse qui a vraiment retenu mon attention dans cet ouvrage est que le matswanisme (courant religieux par définition) est créé du vivant même de Matswa. Cela veut dire que les gens qui prennent Mastwa pour un messie commencent à le faire dès 1930, 1931, etc., lorsque l’on est sans nouvelle de Matswa au Pool parce qu’il est interné à Am-Timan, au Tchad. À cette époque, donc dix ans avant sa mort, Matswa est déjà considéré par certains au Pool et à Brazzaville comme une figure prophétique. D’ailleurs Gondola retrace très bien dans un chapitre fascinant toute cette généalogie prophétique kongo, de Francisco Kasola à André Matswa. Le Professeur Gondola fait aussi une distinction très nette entre amicalisme (mouvement purement politique) et matswanisme (mouvement foncièrement religieux).

Quant aux faits sur la vie de Matswa—notamment durant son séjour en France et sa détention au Tchad—on en découvre de nombreux, par exemple sur sa vie privée à Paris. Attendez-vous quand vous lirez cet ouvrage à être choqué par les révélations de l’auteur sur la vie que mène Matswa en France. C’est confirmé, Matswa était en couple avec une parisienne et a même eu un enfant avec elle ! Selon l’auteur, qui donc confirme une tradition bien ancrée dans le milieu des sapeurs congolais (souvenons-nous de Sapologie de Rapha Bounzeki), que Matswa doit être considéré comme l’un des promoteurs de la sape. Quant à la mort de Matswa, Didier Gondola étaye plusieurs hypothèses et semble pencher pour celle de l’élimination pure et simple par les autorités coloniales.

La seule chose que l’on peut reprocher à cet ouvrage est de ne pas avoir mené une véritable enquête plus poussée pour savoir si Matswa était franc-maçon. On est à peu près sûr qu’il n’était pas communiste, mais franc-maçon, l’auteur ne se prononce pas très clairement. Un dernier mot sur Matswa vivant. Il est clair, après avoir lu cet ouvrage, que Matswa était devenu un personnage clivant et l’apanage des gens du Pool grâce à un stratagème élaboré du colonisateur français pour tuer ce mouvement dans l’œuf, ou du moins le cantonner dans le Pool. De sorte que Matswa est devenu quelque peu l’otage des gens du Pool, en suivant le clivage Nord-Sud savamment construit et orchestré par le colonisateur dès le procès des amicalistes en avril 1930. Au contraire, le Professeur Gondola nous invite à remettre Matswa dans une dimension universelle comparable à celle de Mandela, Martin Luther King, Gandhi, Toussaint L’Ouverture, etc. Matswa doit être célébré par tous les enfants du Congo, par tous les Africains de bonne volonté, par tous les hommes et femmes épris d’humanisme. Il n’est pas un prophète kongo, il est un héros universel qui incarne les valeurs de l’humain.

Un dernier mot à propos de l’auteur : Didier Gondola est professeur à Indiana University depuis une vingtaine d’années et a publié en 2016 un autre ouvrage sur les Bills ou Yankees de Kinshasa (Tropical Cowboys) dans les années 1950. Il est aussi l’auteur de Villes miroirs.

Teylama Miabey

Washington, D.C.

États-Unis

Matswa vivant : Anticolonialisme et citoyenneté en Afrique Équatoriale Française

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4 réponses à Matswa vivant : Anticolonialisme et citoyenneté en Afrique Équatoriale Française ( critique littéraire de Teylema Miabey)

  1. David Londi dit :

    @Miabey,

    merci pour la présentation d’un ouvrage qui a vraiment atteint son objectif en nous présentant une image dépoussiérée de Matswa. Le Congo devrait s’honorer à installer au Panthéon de son Histoire des hommes comme ce vaillant compatriote que d’aucuns définissent comme un mystique alors qu’il a été au centre de beaucoup de combats pour la liberté de l’Homme noir et plus singulièrement africain.

  2. Le panafricaniste dit :

    j’ai hâte de lire cet ouvrage, nos héros doivent être honorés, des immortels, je refuse que leur combat soit en vain; justice doit être rendu à tous même à titre post-hum car c’est ça aussi le combat spirituel sans qu’on ne soit fanatique pour la libération de l’Afrique

  3. Mathieu BAKIMA Baliele dit :

    Monsieur Telemah Miabe semble avoir réussi à me mettre l’eau à la bouche à travers la la presentation du livre de monsieur Didier Gondola qu’il a lu pour les riverains de Congo-Liberty. Le fait est que tout ce que ceux de ma génération connaissent de monsieur André Matswa vient des écrits de l’historien Martial Sinda et de la propagande coloniale du noircissement du combat réel de ce fils d’Afrique et du Congo, qui à la lecture de la recension du livre faite par Telemah, mériterait d’être connu davantage. Je vais me procurer le bouquin et je reviendrai après l’avoir lu, pour continuer cet échange à travers une contribution que j’espère pertinente.
    Où peut on trouver ce livre? Merci beaucoup à monsieur Gondola d’avoir commis un ouvrage à cette figure énigmatique de notre pays mais aussi des autres pays de l’ancienne Afrique Équatoriale Française (AEF).

  4. Jean-Claude Sitou dit :

    L’histoire de Matswa m’ a toujours fasciné mais je ne connais pas grand chose de ce personnage mystico-politique dont j’ai entendu parler tout au long de ma jeunesse. Le résumé succinct de ce nouvel ouvrage de Didier Gondola  Matswa Vivant fait par Hervé Teylama, relance en moi, l’urgence d’en savoir plus sur ce qu’a été la vie de ce resistant panafricain dont le Congo son pays d’origine et ses dirigeants successifs n’ont jamais manifesté l’envie ni la volonté politique de faire connaître aux congolais et aux africains son combat pour l’émancipation de l’homme africain. Je suis pressé de mettre ma main sur ce livre.

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