Discours de Patrice LUMUMBA, à la cérémonie de l’Indépendance à Léopoldville le 30 juin 1960

Discours de Patrice LUMUMBA, 1er ministre et ministre de la défense nationale de la République du Congo , à la cérémonie de l’Indépendance à Léopoldville le 30 juin 1960. Lumumba sera renversé puis tué en janvier 1961.

« Congolais et Congolaises, Combattants de l’indépendance aujourd’hui victorieux, Je vous salue au nom du gouvernement congolais, A vous tous, mes amis, qui avez lutté sans relâche à nos côtés, je vous demande de faire de ce 30 juin 1960 une date illustre que vous garderez ineffaçablement gravée dans vos cours, une date dont vous enseignerez avec fierté la signification à vos enfants, pour que ceux-ci à leur tour fassent connaître à leurs fils et à leurs petits-fils l’histoire glorieuse de notre lutte pour la liberté.

 

.Car cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte qu’elle a été conquise (applaudissements), une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang. Cette lutte, qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage qui nous était imposé par la force.

Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire. Nous avons connu le travail harassant, exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu’à un noir on disait « tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « vous » honorable était réservé aux seuls blancs? Nous avons connu que nos terres furent spoliées au nom de textes prétendument légaux qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort.

Nous avons connu que la loi n’était jamais la même selon qu’il s’agissait d’un blanc ou d’un noir: accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses; exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort elle-même. Nous avons connu qu’il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les blancs et des paillotes croulantes pour les noirs, qu’un noir n’était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dit européens; qu’un noir voyageait à même la coque des péniches, aux pieds du blanc dans sa cabine de luxe.

Qui oubliera enfin les fusillades où périrent tant de nos frères, les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d’une justice d’oppression et d’exploitation (applaudissements) (1).

Tout cela, mes frères, nous en avons profondément souffert. Mais tout cela aussi, nous que le vote de vos représentants élus a agréés pour diriger notre cher pays, nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre cour de l’oppression colonialiste, nous vous le disons tout haut, tout cela est désormais fini. La République du Congo a été proclamée et notre pays est maintenant entre les mains de ses propres enfants. Ensemble, mes frères, mes sours, nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime qui va mener notre pays à la paix, à la prospérité et à la grandeur. Nous allons établir ensemble la justice sociale et assurer que chacun reçoive la juste rémunération de son travail (applaudissements).

Nous allons montrer au monde ce que peut faire l’homme noir quand il travaille dans la liberté et nous allons faire du Congo le centre de rayonnement de l’Afrique tout entière. Nous allons veiller à ce que les terres de notre patrie profitent véritablement à ses enfants. Nous allons revoir toutes les lois d’autrefois et en faire de nouvelles qui seront justes et nobles. Nous allons mettre fin à l’oppression de la pensée libre et faire en sorte que tous les citoyens jouissent pleinement des libertés fondamentales prévues dans la déclaration des Droits de l’Homme (applaudissements). Nous allons supprimer efficacement toute discrimination quelle qu’elle soit et donner à chacun la juste place que lui vaudra sa dignité humaine, son travail et son dévouement au pays. Nous allons faire régner non pas la paix des fusils et des baïonnettes, mais la paix des cours et des bonnes volontés (applaudissements).

Et pour tout cela, chers compatriotes, soyez sûrs que nous pourrons compter non seulement sur nos forces énormes et nos richesses immenses, mais sur l’assistance de nombreux pays étrangers dont nous accepterons la collaboration chaque fois qu’elle sera loyale et ne cherchera pas à nous imposer une politique quelle qu’elle soit (applaudissements). Dans ce domaine, la Belgique qui, comprenant enfin le sens de l’histoire, n’a pas essayé de s’opposer à notre indépendance, est prête à nous accorder son aide et son amitié, et un traité vient d’être signé dans ce sens entre nos deux pays égaux et indépendants. Cette coopération, j’en suis sûr, sera profitable aux deux pays.

De notre côté, tout en restant vigilants, nous saurons respecter les engagements librement consentis. Ainsi, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, le Congo nouveau, notre chère République que mon gouvernement va créer, sera un pays riche, libre et prospère. Mais pour que nous arrivions sans retard à ce but, vous tous, législateurs et citoyens congolais, je vous demande de m’aider de toutes vos forces. Je vous demande à tous d’oublier les querelles tribales qui nous épuisent et risquent de nous faire mépriser à l’étranger. Je demande à la minorité parlementaire d’aider mon gouvernement par une opposition constructive et de rester strictement dans les voies légales et démocratiques. Je vous demande à tous de ne reculer devant aucun sacrifice pour assurer la réussite de notre grandiose entreprise. Je vous demande enfin de respecter inconditionnellement la vie et les biens de vos concitoyens et des étrangers établis dans notre pays. Si la conduite de ces étrangers laisse à désirer, notre justice sera prompte à les expulser du territoire de la République; si par contre leur conduite est bonne, il faut les laisser en paix, car eux aussi travaillent à la prospérité de notre pays. L’indépendance du Congo marque un pas décisif vers la libération de tout le continent africain (applaudissements).

Voilà, Sire, Excellences, Mesdames, Messieurs, mes chers compatriotes, mes frères de race, mes frères de lutte, ce que j’ai voulu vous dire au nom du gouvernement en ce jour magnifique de notre indépendance complète et souveraine (applaudissements). Notre gouvernement fort, national, populaire, sera le salut de ce pays. J’invite tous les citoyens congolais, hommes, femmes et enfants, à se mettre résolument au travail en vue de créer une économie nationale prospère qui consacrera notre indépendance économique.

Hommage aux combattants de la liberté nationale !
Vive l’indépendance de l’Unité africaine !
Vive le Congo indépendant et souverain ! (applaudissements prolongés). » 

LA DERNIÈRE LETTRE DE PATRICE LUMUMBA A SA FEMME

 

ANALYSE DU DISCOURS D’INDEPENDANCE (30 JUIN 1960) DE S.E.M. PATRICE LUMUMBA.

Les discours d’indépendance des leaders africains rendirent hommage aux combattants de la liberté dont nombreux périrent, et sans qui, l’indépendance n’aurait pas été possible. Ils se terminèrent presque toujours sur les liens historiques liant dorénavant les anciennes colonies et leur métropole respective.

Le Ghanéen Kwame NKRUMAH pionnier de l’unité africaine, comme le Guinéen Ahmed SEKOU TOURE qui dit NON à la France en 1958, ne dérogèrent pas à cette règle. Malgré la guerre de libération d’Algérie, l’échange de correspondance entre le Général Charles de GAULLE et Abderrahmane FARES, Président de l’exécutif provisoire algérien, fut dans le même esprit !

Alors, pourquoi le discours prononcé le 30 juin 1960, date de la proclamation de l’indépendance du Congo-Belge à Léopoldville actuel Kinshasa, par le Premier Ministre congolais Son Excellence M. Patrice LUMUMBA fut-il le plus emblématique ?

Cette journée mémorable et historique pour le Peuple congolais commença par le discours condescendant de BAUDOIN 1er, Roi des Belges, faisant l’apologie du colonialisme, résumé par ces mots : « L’indépendance du Congo constitue l’aboutissement de l’œuvre conçue par le génie du Roi Léopold II… Il ne s’est pas présenté à vous en conquérant, mais en civilisateur ».

En revanche, contrairement à ses compères africains, le discours de Patrice Lumumba est un réquisitoire sans concession contre la colonisation belge qu’il assimile à l’esclavage. Que l’indépendance fut acquise par la lutte et non par la volonté du monarque.

Avec la précision d’une horloge suisse, il y rappelle les atrocités de presqu’un siècle d’oppression coloniale : privations, humiliations, spoliations, fusillades, les larmes de feux et de sang … endurées par son Peuple, qu’il invite au Devoir de mémoire ad vitam aeternam.

Pour Patrice Lumumba, l’indépendance était totale ou ne l’était pas. Les nouvelles relations d’égale à égale entre le Congo et la Belgique furent le leitmotiv. Il mit un point d’honneur à rappeler au Roi des Belges, que son gouvernement serait vigilant quant à l’application des nouveaux traités de coopération. Son patriotisme déclaré lui valut d’être définitivement qualifié d’anti-occidental par ses adversaires. D’autant plus qu’il conçut le développement de son pays dans une vision Panafricaine. Son challenge, faire du riche et immense Congo le centre du rayonnement de L’Afrique,pour rendre à l’homme noir sa dignité et son épanouissement par le travail librement consentit.

Assassiné le 17 janvier 1961, soit six mois après la proclamation de l’indépendance de son pays, le destin brisé de Patrice Lumumba transforma son discours énonçant clairement sa vision politique, en testament politique.

Plus de cinquante années après les indépendances africaines, les inégalités et les violations des droits de l’Homme que dénonçait Lumumba sont malheureusement encore d’actualité. Non pas du fait du colonisateur, mais de ses propres fils devenus dictateurs ou valets du néocolonialisme. Ainsi, ce discours de Patrice Lumumba est désormais l’héritage politique de plusieurs générations d’africains.

Nous, Africains, considérons Patrice Lumumba comme le premier Héros noir africain transcontinental. D’abord il y a LUMUMBA et ensuite MANDELA !

 

Mingwa Biango

minguabiango@gmail.com

Militant des droits de l’Homme et des libertés. Fondateur et directeur du journal La PALABRE, une publication distribuée gratuitement en France à plusieurs milliers d’exemplaires. Originaire du Congo-Brazzaville, il est également responsable du site d’information www.congo-liberty.com

 

Diffusé le 29 juillet 2014

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