DENIS SASSOU NGUESSO LE FATALISTE, par Dina Mahoungou

mahoungou1Je pose d’abord quelques remarques au préalable pour indiquer le sens général de cette démarche, en qualité d’écrivain et de journaliste, ses limites et, en même temps, ses présupposées méthodologiques.

 La première concerne le concept de vision, pour préciser qu’on l’entendra ici dans son sens le plus large, celui qui l’aperçoit et le porte à la manière du célèbre opéra de Richard Wagner « Le vaisseau fantôme ». De tout temps il m’a apporté un éblouissement qui, du reste, ne sera pas le dernier, un paisible mystère de la création qui m’impressionnera toujours.

A ce titre, comme le soulignent d’excellents confrères dans leurs œuvres, la vision correspond à cette sortie du « grégaire », de « la meute » et dont la trajectoire de vivre ensemble, à leur entendement, serait le vecteur : le passage d’une forme d’association humaine, structurée par l’Etat et qui ne repose que sur elle-même.

 La seconde remarque concerne le terme d’épuisement, pour en définir la relativité, si on considère en effet – ce qui sera l’idée directrice de cette réflexion – que le Congo à force de s’auto-déstabiliser par la guerre des clans, des gangs partisans, tendra à connaitre un épuisement de ressources de sa sacralité fondatrice, à l’ex-voto de Kongo dia N’Totéla : « la pachamama » dixit la terre mère.

Cela ne préjuge en rien de sa capacité à les reconstituer, et ce d’autant moins que cet épuisement est loin d’être universel. C’est peut-être une spécificité africaine que ne connait pas ou connait moins la démocratie occidentale au XXIème siècle.

D’où la troisième remarque qui s’adossera sur la réalité congolaise qui est, loin de là, exemplaire, mais en la considérant comme une sorte de laboratoire anticipé, d’un possible épuisement de ressources jusque dans la diaspora, du fait de manque d’honorabilité, de démocratie et de patriotisme.

Un laboratoire qui permettra peut-être d’éviter un risque d’anémie de plus en plus fort et d’aborder surtout la thématique de la gouvernance, sous un angle qui nous semble parfois trop négligé, par une multitude d’associations, de partis politiques, d’observateurs patentés et des opposants potentiels : celui des valeurs, des idées et des libertés fondamentales.

Trop d’honnêtes gens, même les plus capés de nos intellectuels vont à la soupe, nos hommes les plus méritants deviennent défaillants, le manque et le dénuement peuvent-ils être des situations pour perdre la raison ?

D’éminents confrères, des auteurs honorables et distingués évoquent la crise de la démocratie, du mal-vivre dans leurs œuvres et ceci depuis l’indépendance en 1960 jusqu’à nos jours.

Ils rapportent de ces symptômes bien connus dans leurs écrits : les convoitises, le déclin des partis, la désertion de l’espace public, le clientélisme, le vol des deniers publics et le meurtre politique impuni.

Des symptômes qui sont à la source et qui alimentent l’interrogation sur la gouvernance.

Dans ses œuvres choisies, le discours descriptif est surtout envisagé comme constituant du récit. La description apporte des informations sur le politique, participe à la mise en place d’une atmosphère et rend l’histoire contemporaine du Congo-Brazzaville plus vraisemblable.

C’est comme si une vision collective les avait subjugués. Dans différents écrits, toujours les coïncidences fâcheuses, les malédictions y sont omniprésentes, c’est la faute à pas de chance : procès arbitraires, délations systématiques, intrigues doublées de la bêtise et de la vanité, le pays exsangue part à la dérive.

Lisez ou relisez « les exilés de la forêt vierge » de Jean-Pierre Makouta-M’Boukou, « Tribaliques » de Henri Lopès, « Le président » de Maxime N’Débéka, « l’Etat honteux » de Sony Labou Tansi, « Un fusil dans la main, un poème dans la poche » d’Emmanuel Dongala, « L’autre nom » de François Bikindou et enfin « le sanglot de l’homme noir » d’Alain Mabanckou.

Et, du reste, une étude fouillée sur le sujet a été publiée en 2010 par l’universitaire et éminent critique littéraire Noël Kodia, cette anthologie fait autorité en la matière. Le deuxième tome est d’ailleurs en préparation.

Lorsque l’on regarde le moyen-Congo dans l’AEF (Afrique équatoriale française), des indépendances au Congo populaire marxiste, de la conférence nationale souveraine à la guerre tribale de 1993 à 1999 jusqu’aux élections truquées, les analyses contemporaines sur la gouvernance ou la gouvernabilité du Congo-Brazzaville semblent bien être dominées par une perspective institutionnelle et, ou, procédurale.

Or, la question des valeurs fait aussi partie de la question de la gouvernance, et c’est précisément ce que permet peut-être de « mettre en valeur » la réalité congolaise. Pour deux raisons au moins, la première tient au fait que de tout temps c’est-à-dire au moins depuis les trois glorieuses (13, 14 et 15 août 1960), le débat idéologique autour des valeurs fondatrices de la République – Travail, famille, patrie – était particulièrement consensuel. Et la seconde, liée, réside en ceci : que ce débat se trouve dorénavant floué par des questions de tribu-nation, d’intérêts partisans depuis la fameuse bataille de Brazzaville.

Des divergences se sont montrées plus vives et se trouvent aujourd’hui particulièrement réactivées, autour des questions de l’identité, du clan et de la région. Triste retour au grégaire, la désillusion est à la hauteur du calvaire.

En suivant ce chemin chaotique, il n’y a cependant aucune production des normes, dans un pays qui se veut démocratique. Il n’y a que des élections truquées où des gagnants sponsorisés par des ethnies sont légitimés et connus d’avance.

Il n’y a plus depuis belle lurette le problème central de citoyenneté, étant celui du fondement de l’obligation envers l’autre. Il y a une grande crise politique au Congo, en précisant que cette crise de la normativité est un manque de vision, du point de vue éthique comme du point de vue juridique.

Loin du fardage, du fantasque, de l’humeur inquiète et vagabonde du chef de l’Etat, Denis le fataliste, cette crise de normativité doit être envisagée et, en son sein, la question de la fixation de la limite.

Ceci pour deux raisons : l’une structurelle, l’autre conjoncturelle.

Denis le fataliste, malgré sa vision de la politique nue et simple, de ses farces, de son ton de guignol, devra écouter les autres congolais. Structurellement, il est évident que si la première mission de toute organisation politique est la pacification, il doit éviter les fraudes, les magouilles, les arrangements, la corruption ; alors, la question des limites est bien primordiale.

Le chef de l’Etat doit se séparer de ses mauvais conseillers qui attisent et inventent la haine atavique des Bakongos contre les M’Bochis. Il n’y a plus à atermoyer, il devra agir vite, me semble-t-il.

Sa passion de la feinte commence à agacer au-delà du continent. Et malgré tout ce paupérisme et cette précarité, les repus, les gardes-chiourmes, les porte-mallettes de la diaspora nous mettent déjà en garde.

Ah ! Si Denis est toujours là, on ne peut rien pour s’y opposer, c’est la vie !

De loin, aucun vent de fronde, aucune révolte. Ce pays est devenu dégoûtant,  indéfinissable, un terroir qui a un goût de pierre à fusil.

Dans tous les médias, partout ailleurs, regardez-le, le petit Denis !

Dans toute sa fatuité, dans son petit bonheur complet et permanent, on dirait un liquide épais qui dépose !

Hélas ! C’est notre destin, comme disent les Congolais.

Et observez-les, tous ces compagnons d’armes du petit Denis, à la vie, à la mort depuis quarante ans déjà, avec leurs mains criminelles, tordues comme des sarments ou plutôt comme des feuilles hastées. Ces prédateurs asphyxient le bon peuple chrétien, de haut en bas, complètement, partout.

Denis le fataliste s’honore de son estime d’être à jamais un seigneur féodal, dans ce milieu sans lois ni règles morales, dans ce patelin inorganisé.

Il y a vraisemblablement, chez ce « Duce » de la brousse, quelque chose qui tient de l’enchanteur, du fascinateur. Et d’une manière inévitable, même ses penchants macabres sont déterminés d’avance.

Et, dans la conjoncture actuelle, dans la mondialisation où l’extraordinaire puissance de jugement acquise par les pays émergents et en développement, du point de vue des libertés, des droits de l’homme, reposeront à nouveau contre toutes sortes de dictatures et d’impunités, le problème de sa limitation : jusqu’où ne pas aller trop loin dans le pouvoir de l’homme sur l’homme ?

Nous autres de la diaspora, pas pessimistes mais réalistes, devrons nous organiser par des voies de convergences raisonnables, plafonnées, utiles à la société congolaise.

Les vrais débats, le temps des négociations doivent commencer : last but not least.

Les aigris doivent résister à d’excessives ambitions manifestées par leur égo, leur tourbillon ne sera plus qu’un vain rêve. Tous les morts de cette satanée guerre civile doivent nous rapprocher, c’est à eux que nous devons penser. Il faudrait cultiver leur mémoire et méditer à propos de leur exemple. Surtout, refuser la haine de l’autre qui fait voler en éclats la vie de tout un chacun.

Dina Mahoungou – 15 janvier 2013 –

Ecrivain et journaliste médias. 

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2 réponses à DENIS SASSOU NGUESSO LE FATALISTE, par Dina Mahoungou

  1. Félix BANKOUNDA-MPELE dit :

    Sacré Dina, égal à lui-même, toujours profond, sincère, libre, entraînant et, par dessus tout, percutant et pertinent ! Très frappant est en effet le portrait psychologique signé du dictateur et l’assertion que  » Nous autres de la diaspora, pas pessimistes mais réalistes, devront nous organiser par des voies de convergence raisonnables, plafonnées, utiles à la société congolaise ». Cela dans un esprit dépouillé d’égo et de haine, mais habité par la mémoire des nombreuses victimes de la drôle de ‘guerre civile’. Cela reste l’une des grandes conditions pour que le soleil revienne de mpemba….

  2. Rabbi G. dit :

    Cet article est très riche, soigneusement pensé afin de panser nos plaies qui jusque là continuent à saigner. La haine atavique des bakongos contre les mbochis résulte d’une politique voulue par eux, c’est leur manière de gouverner longtemps par le biais de la haine, la terreur en fomentant des incidents de manière à séparer les uns contres les autres. Une vision tout à fait sectaire. Il me semble que la haine est en soi douloureuse à porter pire encore lorsqu’elle est cultivée depuis bien des années… Hélas, c’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser. Les histoires sont remplies de guerre de clans, d’ethnies mais qu’on y prenne garde, ce n’est point la multicités des clans, des ethnies qui a produit les guerres, c’est l’esprit d’intolérance qui animent ceux qui se croient dominants, supérieurs. La pire des choses n’est pas la méchanceté des hommes mauvais mais le silence de bonnes gens comme le disait Lucien JERPHRAGNON Professeur émérite des Universités du monde. Merci pour ce laboratoire de réflexion. Dekodia

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