UNE AUTRE HISTOIRE : KOUANI L’INTREPIDE . Par René Mavoungou Pambou

mavoungou pambouDepuis longtemps nombre de faits héroïques avaient été escamotés, occultés de l’histoire, notamment ceux relatifs aux résistances de la part des populations ayant subi la barbarie coloniale, nous présentant souvent une histoire édulcorée et falsifiée. Il me semble judicieux de parler de Kouani, un village du littoral congolais dont les habitants ont acqui la réputation d’hommes farouches et intrépides, pour avoir bravé l’autorité coloniale, en exerçant directement des représailles sur les miliciens et supplétifs coloniaux, lesquels s’étaient rendus coupables de nombre d’actes ignobles et autres exactions à l’endroit des populations indigènes. De notoriété publique, ces miliciens étaient l’incarnation de la terreur coloniale à l’endroit des paisibles populations. Celles-ci vivaient, pour ainsi dire, dans une psychose et une hantise permanentes du fait non seulement de la présence de ces miliciens, mais surtout de leur comportement outrancièrement crapuleux et criminel. En effet, après que des hommes avaient été réquisitionnés pour les travaux forcés et envoyés loin, sur des chantiers où ils étaient reduits en forçats, leurs épouses et filles, restées au village, étaient la merci des miliciens qui les brutalisaient et les violaient sans ménagement. Il n’était cependant pas rare que ces miliciens s’emparent des biens et animaux de leurs infortunées victimes.

Naturellement, ces exactions avaient fini par générer et cristalliser chez l’indigène une certaine haine du mbulu-mbulu “milicien”, au point où des actions radicales étaient envisagées, afin de leur faire payer ces crimes. A cet effet, j’aimerais évoquer une anecdote que me conta l’un de mes grands-parents : “ Mon père et moi rentrions d’une partie de pêche en mer, en accostant, nous avions la désagréable surprise de nous trouver en face d’un milicien armé d’un fusil et qui nous attendait de pied ferme sur la plage. A peine avions-nous fini de mettre l’embarcation à l’abri des flots et d’emballer le poisson dans des palmes de rônier, en vue du transport, qu’il nous intima l’ordre d’emmener tout le poisson à Madingo-Kayes, pour approvisionner l’ordinaire du commandant, et sans bourse délier. Papa fit alors semblant d’obtempérer, il prit l’une des charges qu’il me fit porter et me demanda de marcher en direction de Madingo-Kayes. Quand je fus à une distance raisonnable; papa, loin d’être impressionné par le milicien armé, se précipita vers ce dernier et lui assena un coup de tête d’une rare violence par lequel il le terrassa et, par la suite, s’acharna sur lui par une salve de coups de poing décisifs. Après s’être assuré qu’il l’avait fait passer de vie à trépas, il creusa un immense trou sur la plage même et il y enfouit le corps de l’infortuné milicien. Après quoi, il m’appela et nous prîmes la direction de Kouani, notre village. Chemin faisant, papa me donna la consigne de ne jamais me livrer à des indiscrétions sur ce qui s’était passé sur la plage.”

Ce genre d’événements tragiques se sont produits à maintes reprises à l’encontre des miliciens allogènes, recrutés dans des contrées lointaines et chargés d’exécuter des basses besognes de la part de l’administration coloniale. De ce fait, la mémoire collective, sur la partie nord du littoral congolais, garde de Kouani le souvenir d’un village rebelle et intrépide. C’est ainsi que de ce sort moins enviable reservé aux miliciens, on entend souvent des congénères se gosser des ressortissants de Kouani en disant : básà kwáánì bàvóóndà lísodádì. “Les natifs de Kouani ont tué un milicien.” Bien évidemment, il s’agit de meurtres de sang froid commis à l’endroit des suppôts d’une France coloniale, chargés, entre autres, des réquisitions par la force. Lesquels meurtres s’expliquent surtout par une forme de légitime contestation quand ce n’est une protestation contre les exactions des miliciens et surtout une résistance contre l’ordre colonial, notamment un refus de se soumettre aux travaux forcés sur des chantiers particulièrement mortifères ayant acqui, à juste titre, le nom de charniers. En effet, des hommes robustes, de tous les âges, arrachés à leurs terres, reduits en bêtes de somme, qu’on faisait travailler dans des conditions épouvantables, insoutenables et indicibles sous l’oeil impitoyable des mbulu-mbulu “miliciens”, jusqu’à ce que mort s’en suive ! Comment pouvait-il en être autrement quand l’homme noir, affaibli moralement, psychologiquement, physiquement par des rudes conditions de travail et surtout malnutri, était constamment soumis à un tabassage en règle ?

Il convient de rappeler que l’un de ces chantiers-charniers fut la construction du tristement célèbre Chemin de Fer Congo-Océan, dont on dit, à juste titre, que sous chaque traverse gît un homme. On peut cependant déplorer une exploitation massive et éhontée de la main d’oeuvre noire au seul profit des intérêts économiques de la puissance coloniale. Ici la prétendue “mission civilisatrice”, tourna au cauchemard pour les indigènes, d’autant que tout avait l’allure d’une entreprise criminelle ayant débouchée sur une destruction massive de l’espèce humaine. Les Lumières du XVIIIè siècle à la faveur desquelles résultèrent les droits de l’homme n’y parviendront guère à changer la donne, bien au contraire, pour des mobiles basement mercantiles, l’homme sombrait dans les ténèbres de la déraison au point de mépriser la dignité et la vie humaines. Les témoignages sont particulièrement accablants sur les violences des miliciens coloniaux, comme le signale Nzaba Komada : “Partout sanglante et hunumaine, la colonisation attegnit sans doute les limites de l’horreur dans ce bassin du Congo, où elle prit franchement la forme d’un génocide, et il s’en fallu de peu qu’elle n’ait abouti, comme en certaines contrées du continent américain, à l’extermination totale.” C’est à ce propos qu’Aimé Césaire affirme sans embage que :Le colonialisme est un régime d’exploitation forcenée d’immenses masses humaines qui a son origine dans la violence  et qui ne se soutient que par la violence.” Telle fut et demeure la vocation éhontée d’une France dont la conviction de sa prétendue supériorité aveugle sur ses propres crimes à l’endroit des autres peuples à travers le temps. Comme on peut le constater, la colonisation fut, à l’évidence, un déchainement de la férocité blanche sur fond de barbarie coloniale et une promotion de l’esclavage que les natifs de Kouani n’acceptèrent guère de subir passivement.

Mais hélas, nous assistons à un bégaiement de l’histoire au Congo-Brazzaville où la violence politique est telle qu’on prône la logique du pouvoir au bout du fusil. Le pouvoir pour le pouvoir, ou du moins la conquête du pouvoir et sa confiscation, suscite violence et chaos. L’érection d’un Etat policier, l’hyper militarisation du pays et l’existence d’une milice tribale à Tsambitso participent essentiellement de la pérennisation du pouvoir clanique mbochi et surtout de la prédation des richesses nationales. Et il est de notoriété publique que le régime en place sévit par le biais de ses miliciens qui, après s’être illustrés lors des guerres particulièrement sanglantes, sont recyclés dans la force publique et dans l’armée. Comment alors s’étonner que ces derniers puissent sporadiquement défrayer la chronique par des faits scabreux, crapuleux et criminels ?

René MAVOUNGOU PAMBOU

Collectif Unis Pour le Congo

Secrétaire chargé des questions éducatives

et socio-culturelles

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